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Full text of "Histoire du petit Jehan de Saintré et de la dame des belles-cousines"

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1 



HISTOIRE 

D U PE T I T 

JEHAN DE SAINTRÉ 

ET DX KA DAME 

DES BELLES-COUSINES. 



1 



r 



^- <-..# 



HISTOIRE 

Jn ' DU PETIT 

JEHAN DE SAINTRÉ 

ET DE LA DAME 

DES BELLES-COUSINES: 

Extraite de la vieille Chronique de ce nom ^ '^''' 

Par M. DE T R E s s A N. - 

Édition ornée de figures en taille douce dessinées 
par M. M o RE A U le jeune. 



A PARIS, 

DE L'IMPRIMERIE pE DIDOT JEUNE. 

1791. 



>^ 



AVANT-PROPOS. 



V^uoiQU*iL paraisse , par le 
commencement de ce roman , qu'il 
ait été composé sous le roi Jean , 
les plus fortes raisons nous portent 
a croire qu'il ne peut l'ayoir été que 
sous Charles VI. 

La première ^ c'est que dans le 
chapitre i8 , la dame des belles- 
Cousines appelle ses beaux-oncles, 
les ducs d'Anjou , de Berry , de 
Bourgogne ; et que la reine ré- 
gnante l'appelle belle-Cousine , au 
lieu de l'appeler belle-nièce. 

Secondement ; on voit cités daps 



2 A V A N T-P R O P O S. 

le Toman , plusieurs grands person- 
nages connus pour avoir vécu sous 
Charles VI. 

Troisièmement , l'histoire singu- 
lière , et tout au moins très-gail- 
larde du Petit Jthan de Saintrê , 
se rapporte très-peu au ton des ver- 
tus épurées de Bonne de Luxem- 
bourg , fille du roi de Bohême (i) ^ 
ainsi qu'à la, noblesse et à la modes- 
tie qui régnaient dans sa cour. Ce 

■■II» '■ ....l. M .l )■ I I ■ I ■ ■ . 

■ (i) Le roi de Boliéme, beau-përe du roi 
Jean , étant devenu aveugle , ce brave et gé- 
néreux vieillard dit à deux de ses Chevaliers, 
la veille de la bataille de. . . Eh^ chiers amis^ 
ne me procureni-vous pas le bonheur de férir en» 
êçrè un coup de lance qu de branc £ acier? — 



AVANT-PROPOS. 3 

roman bous paraît bien plutôt avoir 
été composé pour amuser , et pour 
plaire à la trop célèbre Isabeau de 
Bavière , qui fut également extrême 
dans ses aventures et dans ses for- 
faits. 

On pourrait présumer que la 
dame des belles - Cousines est une 
des deux filles de Charles le Mau- 
vais , roi de Navarre , gendre du 

roi Jean ; ce qui se rapporte au titre 

^— ^m™»— — »»"^— "«^— — •^•— ^•«■"•^""^"^"'^""•""""""""^"■■■^ 

Oui-dà , Sirt , dirent-ils. Sitôt ils enrenirent 
leurs chevaux avec U sien ; etU lendemain Us 
trois donnèrent au plus fort de la bataille > et 
furent trouvés , après , tous les trois tués, unis 
encore ensemble, ( HisL de France par Frois- 
.<ard.) 



4 AVANT-PROPOS. 

qu'elle prend de nièce de Philippe 
le Hardi , duc de Bourgogne, frère? 
de sa mère , fils du roi Jean , et chef 
de la maison de Bourgogne qui s'é- 
teignit à la mort de Charles le Té- 
méraire, et qui tomba dans la mai- 
son d'Autriche , par le mariage de 
Marie de Bourgogne avec Maxi- 
milien , archiduc d'Autriche , de la- 
quelle l'auguste impératrice Marie- 
Thérèse était l'unique et dernière 
descendante en droite lîgnç. 



HISTOIRE ' 

E T 

PLAISANTE CHRONIQUE 

DU PETIT 

JEHAN DE SAINTRÊ 

ET DB LÀ DAMK 

DES BELLES-COUSINES *. 

JL A cour du roî Jean était une des 
plus brillantes de FEurope , non- 
seulement par la puissance du sou- 
verain d'une grande monarchie , 

* Ce nom vient sans doute de ce que cette 
dame de la maison «t branche ro^rale , était 
traitée de belle-Cousine par la reine et les 
dames filles de France , qui étaient , sous 
Charles Y I , assez nombreuses. 



• t • 



6 LE PETIT 

mah aussi par la splendeur et la 
dignité que l'élévation de l'ame de 
ce roi , si digne chevalier , et les 
vertus aimables de Bonne de Lu- 
xembourg son épouse , y mainte- 
naient. Jamais l'esprit de la che- 
valerie ne remplit mieux que dans 
ce temps ce que les principes sévè- 
res de valeur et de loyauté exigent 
d'un vrai chevalier ; jamais l'amour 
(si quelquefois il eut. accès dans 
cette cour ) ne s'enveloppa plus 
exactement du voile de la décence 
et du mystère. 

Le seigneurie Pouilly y l'un des 
plus puissans et des plus renommés 
chevaliers de la Touraine , avait 
amené le jeune damoisel Jehan de 
Saintré à sa suite , daiîs un voyage 



JEHAN DE SAINTRÉ. 7 

qu'il avait fait à Paris , pour rendre 
hommage à son souverain. Le sel* 
gneur de Saintré , son voisin , son 
égal et son ami , lui avait confié son 
fils unique. L'usage de ce temps 
était que les plus grands seigneurs ^ 
se défiant de l'éducation domesti** 
que dans leurs châteaux, et même 
un peu de la tendresse et de la 
faiblesse paternelles , envoyassent 
leurs enfans aux chevaliers de leurs 
parens et de leurs amis qu'ils esti- 
maient le plus y pour leur procurer, 
par leurs conseils , par leur exem- 
ple et par leurs secours , la véri* 
table , la dernière éducation qu'on 
appelait bonne nourriture^ et c'était 
un honneur signalé qu'un père de 
Camille faisait à celui de ses pareils 



8 LE PETIT 

quHl avait choisi pour la faire re« 
ceyoir k son fils. 

J^e jeune Saintré plut aux enfans 
d'honneur de la cour , qu*il surpas- 
sait tous en adresse et en agilité y 
sans leur faire jamais sentir une su- 
périorité qui blesse dans tous les 
âges : il réussit sans peine à s'en 
faire aimer. Il plut également aux 
TÎeux seigneurs par son respect, et 
son attention à les écouter. Le roi 
lui-même l'ayant remarqué parmi 

r 

les enfans de son âge , un jour que^ 
domptant un cheval fougueux , il 
donnait déjà des preuves de son 
adresse et de son intrépidité, il le 
demanda au seigneur de Pouilly ^ 
pour le faire élever parmi les en- 
fans d'honneur et les pages de s« 



JEHAN DE SAINTr£. 9 

maison. Quoique Saintré n'eût en- 
core que treize ans , son service de- 
vint bientôt assez agréable pour 
que le roi le choisît entre ses com- 
pagnons pour le suivre à la chasse , 
et pour augmenter le petit nombre 
de ceux qui le servaient à table , au 
banquet royal (i). 
. Une des princesses dont le droit, 
par la naissance , était de faire por« 
ter son cadenas par ses officiers , et 

( c) Le banquet royal n*est composé que des 
cnfaos de France, et des princesses leurs épou- 
ses. Les£Iset les dames de Francey mangent 
de droit. Quelquefois le roi conserve cet hon- 
neur à ceux qui ne sont que petits-fils de 
France, comme il fut conserva à Philippe duc 
d'Orléans , depuis régent du royaume , mais 
par une grâce personnelle à son mariage av«c 
mademoiselle de Nantes. 



XO LIE, PETIT 

de manger à la table du banquet 
royal , ne manquait presque jamais 
de s'y trouver : chère à la reine , 
agréable à ses égales , elle parait 
le banquet^ par les charmes de sa 
figure;. elle en était Tame par les, 
agrémens de son esprit. 

Cette dame , que l'auteur , par 
une juste et forte raison , ne désigne 
que par le nom de la' dame des 
foelles-Cousines , était dans la fleut 
de son âge., et veuve d'un grand 
prince dont les années avaient été 
le moindre défaut. Elle ne pouvait 
Je regretter ; et il paraissait natu- 
rel que , jeune et belle , elle pensât 
à un second hyménée. Mais , sa- 
chant trop bien que les mariages 
des personnes de son rang sont des 



J£HAN DE SAINTRÉ. II 

actea de politique, et ne font pas 
naître le bonheur, elle avait fait 
le serment secret de conserver tou- 
jours son état heureux et sa liberté. 
La dame desbelles-Cousines était 
née vive et sensible , mais elle l'i^ 
gnorait encore. Un vieux époux, 
chagrin et grondeur , avec lequel 
elle n'avait vécu qu'un an , n'avait 
eu ni le teînps ni le don de le lui 
apprendre. L'auguste veuve ne s'oc- 
cupait que de la considération que 
lui donnait son nouvel état , de la 
douce liberté dont elle jouirait 
toute sa vie. Née généreuse et bien- 
faisante , elle se formait une idée 
délicieuse des libéralités et des bien- 
faits que ses richesses immenses lut 
permettaient de répandre. On croi- 



la LE PETIT 

ra sans peine , qu'elle était adorée 
de ses dames de compagnie. Dame 
Jehanne , dame Catherine et dame 
Ysafoelle ne la quittaient presque 
jamais. Si son rang la forçait à gar- 
der en public avec elles l'air de la 
simple 'politesse et celui de la di- 
gnité , elle aimait à les faire jouir 
en particulier de tous les charmes 
de son esprit , et d'une douOe éga- 
lité dont elle savait se rapprocher 
en cherchant à leur plaire, comme 
à des amies qui contribuaient à sa 
félicité ; mais elle n'avait encore 
besoin ni de leurs conseils, ni de 
leur discrétion. Quoique solidement 
instruite , et quoiqu'elle sût tout ce 
qu'une j'eune princesse peut ap- 
prendre d'une pieuse éducation , 

la 



JEHAN DE SAXNTRÉ. l3 

la dame des belles-Cousines ^avaît 
une imagination vive , et toute la 
gaieté des personnes de son âge : 
elle cherchait à s'amuser ; elle ne 
goûtait point les farces grossières 
et les spectacles ridicules de ce 
temps. Un de ses amusemens favo- 
ris était d'aller sur un balcon , d'où 
l'on voyait dans un vaste préau les 
exercices de toute espèce dont on 
occupait une jeunesse brillante , ap* 
pelée par la naissance aux honneurs 
de la chevalerie. 

Le petit Jehan de Saintré s'y dis*» 
tinguait parmi ses compagnons , 
par son adresse , sa force et son agi- 
lité. Sa taille n'était pas élevée ; mais 
elle était svelte , pleine de grâces ^ 
et très-nerveuse pour son âge;. 

a* 



14 LE PETIT 

Dès que le jeune Saintré aperce- 
vait la dame des belles-Cousines sur 
le balcon , le désir de se distinguera 
ses yeux lui donnait une supériorité 
nouvelle sur ceux qui lui disputaient 
le prix. La jeune princesse le remar- 
quait , se plaisait à l'encourager ; et 
lorsqu'elle le voyait empressé à la 
servir à la table royale , elle lui 
remettait son assiette couverte de 
confitures de toutes espèce, et lui 
disait quelques mots de bonté qui le 
faisaient rougir et baisser les yeux. 
Ces yeux-là étaient bien beaux et 
bien toucbans ; mais ce n'était en- 
core que ceux d'un enfant de qua- 
torze ans : une étincelle du flam- 
beau de l'amour leur était néces- 
saire pour les rendre plus brillans 



JEHAN DE SAINTRÉ. l5 

et plus dangereux. Ils ae tardèrent 
pas à s'animer , sans qu'il pût s'en 
.douter lui-même. C'est ainsi qu'il 
passa à la cour les deux premières 
années de son service et de ses exer- 
cices militaires. Les écuyers du roi , 
les gouverneurs des pages faisaient 
également son éloge. Attentif k 
leurs différentes leçons * il leur 
prouvait sans cesse son émulation , 
la noblesse et l'élévation de son 
urne y et sur-tout sa modestie. Ils 
Je proposaient pour exemple à ses 
compagnons , qui , subjugués par 
ses agrémens et sa courtoisie , l'en- 
tendaient louer sans envie. Ces 
mêmes écuyers, en rendant compte 
au roi des progrès des jeunes gen- 
tilshommes confiés à leurs soins , se 



r 

I 



l6 LE PETIT 

faisaient honneur des talens et des 
dispositions du jeune Saintré. Ce 
prince écoutait avec intérêt les 
louanges données au page qu'il s'é- 
tait choisi lui-même 5 il les ré{)é- 
tait dans sa famille , et la dame des 
belles-Cousines éprouvait déjà la 
plus douce émotion en les écoutant. 
Plus attentive que jamais à se trou- 
ver au balcon à l'heure des exerci- 
ces , elle n'avait jamais songé k 
réfléchir au motif secret qui l'y con- 
duisait , quoiqu'en y arrivant ses 
yeux se fixassent d'abord sur le 
jeune Saintré. Elle faisait remar- 
quer ce jeune homme à ses dames 
favorites : s'il disputait le prix de 
la course , elle le comparait au léger 
Hippomène. Si , se servant d'armes 



JEHAlf DE SAINTRÉ. IJ 

courtoises , il apprenait à se ser- 
TÎr des plus meurtrières dans les 
combats , il lui représentait le jeune 
Achille instruit par le centaure 
Chiron : cependant elle ne prenait 
encore que pour une douce sympa* 
thie Tintérêt vif qui l'attachait à 
ses succès. 

Le jeune Saîntré approchait de 
l'âge de seize ans. Les hommes com- 
mençaient à distinguer sur son front 
et dans ses yeux la noblesse et l'au- 
dace dont son ame était animée ; 
les femmes n*y trouvaient encore 
que de la douceur et de l'indiffé- 
rence. Cependant il n'avait jamais 
montré tant d'activité , tant d a- 
dresse à les servir : on le voyait au 
banquet royal voler au moindre 



• • • 



l8 LE PETIT 

signe des princesses. Ses soins 
adroits et prévenons furent souvent 
remarqués et applaudis par lareine^ 
mais personne ne s'aperçut que , 
s'attachant principalement à servir 
la dame des belles - Cousines , il 
retournait promptement derrière 
elle, dès qu'un autre service l'en 
avait écarté. Un jour que la cha- 
leur du soleil rendait l'air étouf- 
fant , les dames ne purent s'empê- 
cher d'entr'ouvrir leurs collets - 
montés , et d'écarter des gazes qui 
redoublaient une chaleur impor- 
tune. Saintré , placé derrière le 
tabouret de la dame des belles- Cou* 
sines , ne put voir sans émotion et 
sans pQusser un soupir , de nouveaux 
charmes qu'il admirait pour la pre- 



;ïehan de saintré. 19 

nûère fois. La princesse se retour- 
nant dans ce moment , s'aperçut 
de son trouble et du feu qui bril- 
lait dans ses yeux. Son premier 
mouvement fut de sourire en re- 
gardant Saintré , qui rougit , et qui , 
pour cacher son désordre , laissa 
tomber son assiette et s'éloigna. 
La princesse , émue de l'agitation 
qu'elle avait surprise , allait peut- 
^tre porter un regard dans son 
cœur J mais les ris de la reine et 
des autres dames , en voyant Sain- 
Iré s'enfuir et se cacher dans la 
foule , ne lui en laissèrent pas le 
temps. La reine fit rappeler Saintré; 
elle eut la bonté de le rassurer , de 
le consoler d'une faute légère ; et 
le jeune homme fut si fort attendri. 



20 LE PETIT 

que quelques larmes obscurcirent 
ses beaux yeux. 

La dame des belles-Cousmes ne 
put voir couler ces larmes sur des 
joues de lis et de roses , sans se dire 
dans son ame : Ali ! que celle de 
Saint ré me paraît noble et sensible! 
qu'il mérite bien que je répande sur 
lui mes premiers bienfaits , et qu'en 
lui donnant les moyens de déployer 
les vertus que tour-à-tour je décou- 
vre en lui , je parvienne à l'élever 
aux honneurs dont son courage le 
rendra digne ! Ce moment fut dé- 
cisif pour son ame ; et , croyant ne 
suivre qu'un sentiment de justice 
et de générosité en distinguant un 
poursuivant d'armes (i) digne de 

(rj C'est ainsi qu'on nommait les jeune* 



^EHAN DE SAINTRÉ* 21 

toute sa protection , elle se livrait 
à un sentiment beaucoup plus ten- 
dre, toujours sans y réfléchir. Elle 
eût frémi sans doute , si la raison 
eût oflPert à se» yeux ce projet gé- 
néreux comme le complot secret de 
réunir tous les moyens de lui plaire , 
et de Paimer dans le silence. Mais 
nos lecteur» pardonneront peut- 
être à une bellç et jeune veuve dé 
n'avoir pas assez réfléchi quand elle 
était dé}a si animée. La di£Pérence 
est extrême entre une jeune per- 
sonne dont le cœur parle pour la 
première fois , et la veuve du même 
âge 9 qui n'ignore pas ce qu'il doit 

gens de qualité qui préteDclaient h rbosncur 
d'ctre armés chevaliers. 



22 LJE PETIT 

lui dire de plus, et comment elle: 
doit se défendre. Une année de ma- 
riage , quoique passée presque en- 
tière dans les larmes vis-à-vis d'un 
épouic odieux, était cependant suf- 
fisante pour multiplier en elle des 
idées inconnues à celle qui n'eftt 
encore agitée que par la curiosité 
et le désir de les acquérir. Ainsi elle 
^tait un peu coupable ; mais som* 
mes - nous assez innocens nous- 
mêmes pour ne pas aimer à Vexr 
çuser ? 

Saintré , de son côté , fut a peine 
retiré , qu'il réfléchit , dans le si- 
lence , à ce qui pouvait avoir occa- 
sionné cette fatale distraction , 
cause de ce qu'il venait d'essuyer. Il 
n'avait garde de l'attribuer à son 



JEHAN DE SAINTRÉ. aS 

«ervice auprès de la dame des belles- 
Cousines ; cependant les beautés , 
nouvelles pour lui , qu'il n'avait 
entrevues qu'un moment, se pei- 
gnaient sans cesse à ses yeux ^ il ne 
voyait qu'elles , ne s'occupait que 
d'elles : maâé il eût regardé comme 
une démence coupable d'oser les 
accuser. Son cœur palpitait , son 
imagination s'allumait lorsqu'il se 
peignait ce collet -monté , comme 
un mur d'albâtre entourant un par- 
terre embelli par les plus belles 
fleurs. Saintré aimait les fleurs dès 
son enfance 5 mais de ce moment , 
le lis et la rose devinrent l'objet de 
sa préférence , et parèrent tous les 
jours son plus beau pourpoint. 
Quelques jours s'écoulèrent , pen- 



14 lE PETIT 

dant lesquels Saintré fut plus em- 
pressé que jamais à servir la dame 
des belles-Cousines , qui , toujours 
occupée de cet aimable damoiael 9 
et croyant ne l'être que de sa for- 
tune , ne perdait aucune occasion 
de lui dire quelques mots obligeons. 
Un jour que la reine , ayant senti 
quelque envie de dormir après dî- 
ner, avait prié les belles-Couânes 
de se retirer pour quelques heures , 
la jeune veuve , en traversant une 
galerie qui conduisait à son appar* 
tement , aperçut Saintré qui re- 
gardait jouer à la paume dans le 
préau. Ce jeune page , voyant pas- 
ser les écuyers qui précédaient .la 
princesse , se plaça promptement 
un genou en terre avec bien du 

respect j 



JEHAN DE SAlNTj^é. a5 

respect , mais en levaiit ses beaux 
yeux uniquement sur elle. La prin- 
cesse ne put le voir sans une douce 
émotion ; elle ralentit sa marche, et 
saisissant tout-à-coup un moyen que 
son esprit lui offrit , en le lui suggé^ 
rant seulement comme une bonne 
plaisanterie : » Saintré , lui dit-elle , 
« vous convient-il de vous amuser 
•« dans une galerie à voir jouer à la 
«« paume^ou à voir passer les dames ? 
«< J'ai depuis quelque temps envie 
« de savoir si vos sentimens. répon- 
«.dent au bien que vos supérieurs 
«* disent de vous ; passez devant 
« avec mes écuyers , et suivez-moi. » 
Le jeune page obéit. « Mesdames , 
« dit-elle tout bas aux dames de sa 
« suite y nous n'avons rien à faire 

3. 



26 LE PETIT 

« en ce moment ; je vous prépare 
« une bonne scène , et nous allons 
« bien rire de l'embarras où je vais 
« mettre le petit Saintré. *• 

Comme toutes ces dames étaient 
prévenues en sa faveur, elles ap- 
plaudirent au projet de la princesse. 
.Madame rentre dans son apparte* 
ment : quelques momens après, elle 
congédie tous les hommes de sa 
suite. Saintré fléchit le genou , et 
veut se retirer avec eux ; la prin- 
Kîesse l'en empêche. » Depuis long- 
« temps , dit-elle , j'ai des ques- 
« tions importantes à vous faire ; 
« restez ici. » Le ton imposant 
qu'elle avait pris , fit rougir et in- 
timida le jeune homme. Madame 
-s'assit sur un petit lit de repos, et 



JEHAN DE SAINTRÉ. ±7 

« 

£t avancer Saint ré au milieu de ses 
dames , debout et devant elle. •— 
Saintré , lui dit-elle , je sais et je 
vois par moi-même que vous vous 
distinguez tous les jours de plus 
en plus parmi vos camarades ; je 
veux savoir de vous-même d'où 
vous vient cette émulation. — Sain^ 
tré répondit modestement : Mada- 
me, si vous daignez m'en recon- 
naître, j'ai du moins celle de rem- 
plir mes devoirs, de bien servir mon 
maître dans sa maison , et de me ren- 
dre capable de le bien servir im jour 
|i la guerre. — Je suis contente de 
votre réponse, lui dit la princesse; 
• mais enfin cette émulation ne naî- 
trait-elle pas aussi d'un sentiment 
plus vif et plus doux ? Allons, Sain* 



• • 



%S LE PETlt 

tré, faites-moi le serment de ré- 
pondre à la question que je vais 
vous , faire et de me dire la vérité. 
•^— Ah ! bon Dieu , répondit le 
jeune homme en mettant sa main 
sur son cœur , Madame pourrait- 
elle me soupçonner d'oser lui men- 
tir ? — Eh bien , dites - moi donc 
de bonne foi , combien il y a de 
temps que vous n'avez vu votre 
dame par amours ? — Il rougit , 
pâlit tour-à-tour , baissa les yeux , 
et resta muet à cette question. Les 
dames se mirent à rire de son em- 
barras (qu'elles redoublèrent. La 
princesse répéta jusqu'à trois fois 
la même question , sans pouvoir en 
arracher une réponse. — Il est bien 
vilain à vous y lui dit-elle , de com- 



JJEHAN DE SAIlTTRé. I9 

mencer sitôt à manquer au serment 
que vous venez de me faire ; et je 
vous ordonne expressément de me 
dire combien 11 y a que vous n'avez 
vu votre dame par amours. — Ah ! 
Madame , dit-il d'une voix étouffée^ 
et déjà les yeux pleins de larmes, 
)e ne sais que répondre ^ et je n'en 
ai point. —Comment, reprit-elle, 
il n'existe aucune femme au monde 
qui vous soit chère ? — A ces mots , 
Saintré souleva doucement ses pau- 
pières , fixa un instant ses beaux 
yeux sur ceux de Madame , et ré* 
pondit en balbutiant : Ah ! vraU 
tnent si , Madame •.••-— Mais , 
comme embarrassé de ce premier 
mouvement, il baissa promptement 
les yeux et la tête ^ et resta muet^ 



» • » 



8o LEPETIT 

en tortillant sa ceinture avec ses 
doigts. Madame devenant plus pres- 
sante, et voulant absolument qu'il 
lui nommât celle qu'il préférait , 
Saintré^aprètf avoir long-tems hé- 
rité, lui ^lUPat exemple,. Madame, 
y aime bien madame ma mère et ma 
sœur Jacqueline. -^Oh ! je le crois 
bien , Saintré , ajouta Madame ; 
mais ce û'iest pas d'elles que je veux 
parler : dites -moi absolument si 
vous n'avez pas encore vu quelque 
dame à laquelle vous ayiez donné ' 
votre cœur ? — A ces mots , qui pa- 
rurent un coup de foudre au jeune 
et timideSaîntré, il resta plus muet, 
plu» confus que jamais ; et, pressé 
de nouveau de répondre, à peine 
Madame put^elle entendre le non j 



JEHAN DE SAINTRÉ. 3l 

Madame j qu'il dit tout bas , et en 
détournant la \^X^, Madame fei- 
gnant d'entrer en colère : — Eh 
bien , mesdames , ne l'avais-Je pas 
prévu , leur dit-elle en les regardant 
toutes , que Saintré démentirait 
peut-être bientôt la bonne opinion 
que nous commencions à prendre 
de lui ? — Les dames , en retenant 
une très-forte envie de rire , entrè- 
rent dans la plaisanterie , et firent 
une très-grande honte à Saintré de 
sa réponse à Madame. Sachez , mi- 
sérable gentilhomme que vous êtes, 
lui dit Madame d'un air courroucé , 
que vous me donnez la plus mau- 
vaise opinion de vous ; que jamais 
urous ne parviendrez à rien d'hon-r 
nête ; et que vous resterez indigne 



3a LE PETIT 

des honneurs attachés à la chevâ-^ 
lej-îe.Eh ! ne savez^vous pas que le 
premier sentiment nécessaire à tout 
noble poursuivant d-arines , c'est 
de choisir uiîe dame quHl aîme>par 
amours , à laquelle il doitrapporter 
toutes ses pensées , toutes ses ac- 
tions , et qui seule puisse élever son 
courage ? Et quel sentiment pensez- 
vous qui ait pu pénétrer et élever 
aux grandes actions. ?ame du brave 
Lancelot du Lac , et celle du mal- 
heureux et passionné Tristan de 
Léonois ? L'un aimait et était aimé 
delà belle reine Genièvre , et l'au- 
tre adorait la blonde et charmante 
Yseult. Allez , aHez , sortez de ma 
présence ^ non , je n'espère phia riem 
de voiis. 



JEHAN DE SAINTHÉ. i3 

Le pauvre petit Saintré n'était 
déjà plus en état d'obéir à cet ordre 
cruel : à peine avait-il été proféré , 
que tombant sur ses genoux , et 
fondant en larmes , il levait des 
mains suppliantes vers Madame ; 
et se prosternant sur ses jolis pieds'^ 
il cherchait à les baiser , et les bai* 
gnait de ses larmes. La princesse 
prit ce moment pour sourire à ses 
dames , et pour leur faire un signe 
qu'elles entendirent. Elles se levé* 
rent d'un commun accord ^ et , se 
mettant à genoux autour du petit 
Saintré, elles conjurèrent Madame 
d'avoir pitié de lui , de lui par- 
donner, et de lui donner le temps 
de se remettre du trouble et de la 
douleur qu'elle venait de répandre 



34 XE PETIT 

dans son ame. » Mes chières anues , 
j« leur dit-elle , j'y CQiisens pour l'a* 
« mour de vous, bien que j'espère 
« peu de si pauvre écuyer , qui ne 
« sait encore aimer , et dont le cœur 
« flétri presque auparavant que d'ér 
« clore y ne peut promettre de s'é- 
« lever aux grandes actions. Je veux 
4( bien lui donner jusqu'à demain au 
f* soir : qu'il se trouve dans la ga* 
« lerie lorsque je me retirerai de 
■« chez la reine ; et nous verrons ce 
«« que nous pouvons en attendre* v 
Le petit Saîntré. se retira bien 
tristement et bien doucement , à 
reculons ^ faisant de grandes révé- 
rences aux dames 7 mai» les yeux 
gros de larmes, le cœur serré , et 
eaos oser ni pouvoir dire un seul 



JEHAN DE SAINTRÉ. 35 

mot. Il passa la nuit dans ce même 
état ; et le lendemain , en retour- 
nant à son service , il se garda bien 
de se présenter pour servir la dame ' 
des belles-Cousines ; il se garda 
bien plus de se trouver , le soir , 
sur son chemin , dans la galerie qui 
conduisait chez elle. 

La princesse , qui l'avait cherché 
vainement des yeux pendant tout 
le jour , et qui ne le trouva pas le 
soir sur son passage , dit à ses dames 
en riant , lorsqu'elle fut rentrée : 
Nous avoiiB fait tant de peur au petit 
Saintré, qu'il nous fuit , et que nous 
ne le reverrons plus. — Mais ce 
qu'elle disait d'un ton léger , et ce 
qu'elles prenaient pour une plai- 
santerie , la rendit cependant assez «^ 



36 LEPETIT 

sérieuse lorsqu'elles furent retirées ; 
et la jolie mine de Saintré , ses lar^ 
mes , son air suppliant s^peighirent 
à son imagination assez vivement 
pour la tenir éveillée et la faire 
rêver pendant une partie de la nuit. 
Le lendemain fut un jour de fête 
à la cour , où la reine fit appeler à 
dîner aux tables dressées près delà 
sienne , toutes les dames qui avaient 
l'honneur d'être admises à son cer- 
cle. Celles de la dame des belle&- 
Cousines y parurent avec éclat; 
et bientôt, ayant aperçu Saintré ^ 
elles lui firent vainement quelques 
signes pour qu'il s'approchât d'elles. 
Saintré s'en éloigna toujours , ser- 
vit les dames de la duchesse de 
Bourgogne, et ne put jamais se 

résoudre 



JEHAN DE SAINTAÉ. 87 

résoudre à servir celJes qui , la ' 
veille , avaient été témoins de ses 
larmes et de sa confusion. Elles en 
rirent beaucoup le soir avec la prin- 
cesse , qui leur dit qu'elle s'y pren^ 
drait de façon à le forcer de se 
rendre à ses ordres ; qu'il n'en était 
pas quitte avec elle, et qu'elle vou- 
lait jouir encore une fois de son 
embarras. Le lendemain , en effet 
elle fit appeler Saintré , et lui dit 
qu'il apprenait de bonne heure à 
manquer à la parole qu'il donnait 
aux dames ; qu'elle voyait bien 
qu'il avait besoin de leçons sur les 
devoirs d'un digne poursuivant- 
d'armes ; et que , pour cette fois , 
elle lui ordonnait expressément de 

4 



38 LEPETIT 

l'attendre dan» la galerie au mo- 
Aient qu'elle se retirerait. 

Saintré, forcé d'obéir, se rendit 
le soir ; et dès qu'il vit arriver Ma- 
dame , il joignit de lui-même ses 
écuyers , n'osant lever les yeux sur 
elle : il la précéda dans son appar- 
tement , où la princesse l'ayant 
aperçu, chargea madame Ysabelle 
de le retenir , lorsqu'elle congédie- 
rait ses officiers. Madame Ysabelle 
«'acquittant fort bien de sa com- 
mission , ne fit que de très-douces 
plaisanteries au jeune homme, et 
sut l'arrêter au moment où , malgré 
elle , il voulait se retirer avec les 
eficiers. 

La dame des belles-Cousines, 
affectant un air très-grave , s'assit , 



JEHAN DE SAINTRÉ. Sç 

<:o]iime la veille , sur un petit lit , 
fit approcher le petit Saintré plus 
prè$ d'elle que jamais ; et l'ayant 
fait entourer par ses dames , elle lui 
fit les reproches les plus amera , en 
lui disant qu'il avait manqué à sa 
parole-, et qu'il était dans le cas 
odieux d'être traité de foi-mentie. 
A ces mots » le pauvre enfant san- 
glota ; sa tête tomba sur sa poitrine ; 
ses lèvres entr'ouvertes et vermeil- 
les , étaient tremblantes , et lais- 
saient voir des dents charmantes. 
Ah ! qu'il était attendrissant dans 
cet état ! le pauvre enfant se croyait 
diffamé pour toujours. On sait com- 
bien la honte ajoute à la beauté , 
quand elle n'a que la nuance de la 
pudeur. Madame en fut touchée j 



40 LEPETIT 

et les soupirs redoublés de Saîntré 
portant jusques sur son front un 
souffle pur et une chaleur brûlante , 
elle se hâta de le rassurer. — Cal- 
mez-vous , Saintré , lui dit-elle ; 
vous êtes encore à temps de tout ré- 
parer : votre repentir me touche , 
et j'oublierai vos torts , si vous m*a- ' 
vouez enfin quelle est la dame que 
vous aimez le mieux , après votre 
mère et votre petite sœur Jacque- 
line. — Enfin , Saintré balbutiant ^ 
et croyant avoir trouvé la meilleure 

défaite , répondit : Eh bien , 

"puisque Madame l'ordonne , je lui 
dirai que f aime bien Matheline de 
Coucy, «c — Eh ! mou pauvre petit 
« Saintré, que me dites- vous-là? et 
« comment voulez-vous que je croie 



JEHAN DE SAINTRÉ. 4I 

»» qu'une enfant de dix ans a pu 
«« toucher votre cœur ? Ce n'est pas 
« que la petite Matheline ne soit 
•t charmante , du plus haut parage , 
« et que vous n'eussiez bien placé 
« votre attachement : mais quel re- 
« tour pourriez-vous espérer d'une 
enfant? quels services , quels bons 
« conseils en pourriez-vous atten- 
dre? Ah ! vous me trompez plus 
que jamais , Saintré ; mais ne 
« prétendez pas m'en imposer. » 

Saintré, qui croyait avoir trouvé 
la meilleure défaite , fut bien con- 
fondu lorsque la princesse lui 
prouva qu'elle était si mauvaise ; 
et ses larmes recommencèrent à 
couler. Les trois dames ayant enfin 
pitié de ce charmant enfant, s'é- 



ff 



« 



<i 



• • « 



42 LEPETIT 

crièrent à-la -fois : — Ah ! c'en est 
assez , Madame , ayez pitié de son 
embarras ; notre présence doit le 
redoubler 5 sa discrétion doit vous 
plaire : il n'ose devant nous vous 
avouer le nom de celle qu'il aime, 
mais daignez l'interroger seule dans 
votre cabinet : nous osons croire 
qu'il craindra moins de s'expliquer. 
La dame des belles -• Cousines 
avait déjà pensé plus d'une fois à 
ce moyen de parler à Saintré plus 
librement. Elle fut bien aise , sans 
doute , qu'il lui fût suggéré. « Peut- 
« être avez- vous raison , dit-elle à 
« ses dames ; et , par égard pour 
tf vous qui daignez le plaindre , je 
«« veux bien employer cette dernière 
•• ressource. »» A ces mots , et ayant 



JEHAN DE SAINTRÉ. 48 

toujours l'air de plaisanter vis-li- 
vis de ftes dj^mes , elle se leva , dit 
à Saintré de marcher devant elle , 
et le conduisit dans un arrière- 
cabinet y séparé de sa chambre p^r 
un grand cabinet de toilette ; et 
d'asseyant sur un petit lit pareil ;à 
celui qu'elle quittait (i), elle re- 
commença ses questions d'un ton 
un peu plus bas et plus affectueux 



«••••■-■«Pi 



(i) Cet arriëne-cftbinet s'uppelait alors un 
oratoire; mais U richesse des ornemeiis , les 
parfums , les meubles élégans et commodes 
rendaient ces oratoires des asyles agréables et 
utiles, autant que le peuvent être de nos jours 
les plus tranquilles et les plus délicieux bou- 
doirs. Nous observons avec plaisir, qu'ils sont 
à la cour et à la ville de la plus haute anti-* 
quiié. 



44 I-E PETIT 

au jeune Saîntré , qu'elle fit encore 
approcher debout plus près d'elle. 
Le jeune homme rougit encore , et 
hésita quelques momens de ré- 
pondre , mais il ne pleurait plus ; 
et levant timidement ses beaux 
yeux sur ceux de Madame , qui ne 
tenaient rien de la colère , et qui 
brillaient d'un feu doux et céleste, il 
s'enhardit à lui répondre : — Hélas ! 
Madame , quand même j'oserais 
commencer à former les premiers 
vœux de ma vie , pourrais -je me 
flatter qu'ils fussent écoutés ? Quelle 
estcellequi daignerait jeter les yeux 
sur un pauvre jouvenceau , sans 
réputation , sans expérience , et 
l'écouter favorablement ? — Pour- 
quoi vous défier de vous-même à 



JEHAN DE SAINTRÉ. 46 

ce point , reprit la princesse avec 
vivacité? N'êtes- vous pas de très- 
noble race ? n'êtes -vous pas joli , 
bien fait, et distingué parmi tous 
vos camarades ? — Madame est 
bien bonne , répondit-il d'une voix 
douce et d'un air timide ; je me 
rends justice, et je sens que l'hon- 
neur de servir une dame, et d'en 
être avoué, ne peut être encore 
mon heureux partage. — En vérité, 
Saintré , reprit-elle , vous avez 
trop mauvaise opinion de vous. 
N'avez-vous pas des yeux pour la 
voir, un cœur pour l'aimer, une 
bouche pour le lui dire, du cou- 
rage et des bras pour la servir ? 
— Nous supprimons quelques au- 
tres détails plus flatteurs , dans les- 



46 LEPETIT 

quels l'auteur dit q.ue la dame des 
belles-Cousines entra pour animer 
son amour -propre. Ne pouvant 
vaincre sa modestie : — Vous vou- 
lez donc n'être jamais bon à rien , 
lui dit-elle , et manquer de ce jsen- 
timent plein de chaleur, qui fut 
toujours l'ame des chevaliers les 
plus renommés ? Si par hasard vous 
étiez agréable aux yeux de quelque 
femme , il faudrait donc qu'elle 
vous le déclarât elle-même , et 
qu'elle s'humiliât jusqu'à vous pré- 
venir ? — Saintré , commençant à 
se rassurer, lui répondit: — Ah! 
Madame , si cette dame vous res- 
semblait , qu'elle aurait peu de 
peine à me faire tomber à ses ge- 
noux , et à s'assurer à jamais de ma 



JEHAN DE SAINTRÉ. 47 

foi ! — A peine eut-il prononcé ces 
mots , qu'efFrayé de ce qu'il avait 
osé dire , sa tête retomba sur sa poi- 
trine , et ses genoux tremblans le 
soutenaient à peine. La dame des 
belles-Cousines avait besoin de ce 
moment de trouble pour se remet- 
tre un peu du sien ^ mais le sien 
était délicieux. Après quelques mo- 
mens de silence , elle prit sa main 
tremblante , et lui dit : — Ecoutez- 
moi , Saintré 5 je sais que , quoique 
bien jeune encore , vous êtes rempli 
d'honneur : eh bien , si c'était moi 
qui eût daigné jeter les yeux sur 
vous pour m'attacher à jamais votre 
ame et vos volontés , et pour vous 
élever à la plus haute fortune , 
oseriez-vous me prêter le serment 



48 LEPETIT 

de m'être à jamais fidèle, de n'avoir 
d'autres volontés que les miennes, 
d'être d'une discrétion à toute 
épreuve , et de mourir plutôt que 
de changer et de me Compromettre? 
^— Ah ! Madame, s'écria-t-il, si je 
le jurerais ! . . . — A ces mots , flé- 
chissant un genou, attachant ses 
yeux sur les siens , et se proster- 
nant , la bouche collée sur sa belle 
main , qui ne put s'empêcher de 
serrer un peu la sienne : — Ah ! oui , 
Madame , je le jurerais ; et la mort 
et les enfers déchaînés ne me fe- 
raient pas manquer à mes sermens. 
— Eh bien , dit-elle d'une voix aussi 
douce que tendre, jurez -le -moi 
donc; mettez votre main dans la 
mienne ; et , de ce moment , re- 
gardez- 



JEHAN DE SAINTRÊ. 4g 

gardez-moi comme votre unique, 
votre tendre amie, une amie qui 
se croit en possession de celui 
qu'elle a choisi pour lui faire sa 
fortune , et pour faire son propre 
bonheur. — Elle ne put prononcer 
ces mots sans appuyer sa belle bou- 
che sur le front brûlant de Saintré , 
qui tombait éperdu de surprise et 
d'amour à ses genoux. 

Après s'être un peu remise de ce 
premier moment , si vif, si désiré 
par de tendres amans , la princesse 
se rassit ; et prenant encore la main 
de Saintré qu'elle serra plus tendre- 
ment : — • Mon ami , lui dit-elle , c'est 
à moi de vous instruire de tous les 
devoirs d'un bon et loyal chevalier ; 
et ces premiers momens doivent 

5 



5o LE PETIT 

être employés à vous éclairer sur 
ceux dont vous devez faire les prin- 
cipes constans des sentimens de 
votre cœur et des actions de votre 
vie. 

Nous craindrions d'ennuyer le 
lecteur bien plus que nous n'espé- 
rerions l'édifier , si nous rapportions 
les quarante à cinquante pages que 
l'auteur emploie à rendre compte 
des doctes leçons que la dame des 
belles-Cousines donne à son jeune 
amant. Elle commence par lui para- 
phraser le Pater , le Credo ^ le 
Confite or , comme étant en effet les 
consolations de l'ame et la lumière 
pure de l'esprit : elle s'attache en- 
suite à lui inspirer une sainte hor- 
reur des sept péchés mortels , dont 



JEHAN DE SAINTRÉ. Si 

elle lui fait les plus longs détails ; 
et plus de quatre-vingt passages 
latins , tirés des pères de l'église , 
de la bible , des philosophes et des 
poètes anciens , viennent à l'appui 
de ce long sermon. Nous ne pou- 
vons cependant nous empêcher de 
dire à quel point l'état présent de 
son cœur lui fit adoucir sa morale 
en parlant de ce septième péché . 
le plus dangereux sans doute , puis- 
qu'il est le plus doux à commettre. 
Ici nous croyons devoir recourir au 
texte de l'auteur, de peur qu'on ne 
nous soupçonnât d'avoir voulu tour- 
ner en badinage les sérieuses et res- 
pectables leçons qu'elle lui donne 
sur tout le reste. Après lui avoir 
rapporté un dictum latin de Boëce, 



te 



<c 



« 



52 LE PETIT 

qui ne peint que la laideur de ce 
péché, elle conclut ainsi : 

« Et pour ce , mon ami , dit-elle, 
« que ce péché est si très-déshon- 
«• nête , le vrai amoureux à tout son 
pouvoir doit le fuir 5 et si par vive 
« contrainte d'amour il y écheoit, 
tant et très-tant sont les très-an- 
goisseuses peines et dangiers que 
« les loyaux amans ont à souffrir , 
« que ce ne leur doit point être 
« compté à péché mortel ; et si au- 
« cun péché y a , vraiment il doit 
« être éteint par lesdites peines si 
« grandes : donc par ainsi je puis 
« dire que le vrai amoureux , tel 
« que je le dis , de ce mortel péché 
« et de tous les autres est quitte , 
.« franc et sauve. « 



JEHAN DE SaINTRÉ. 53 

La dame des belles-Cousines con- 
tinue à l'instruire de tout ce qui 
lient aux dix commandemens de 
Dieu , à ceux de l'Église ; et sa re- 
•doutable érudition lui fournit en- 
core autant de passages tirés des 
mêmes sources. Elle finit par tout 
ce qui tient aux mœurs de la vraie 
chevalerie : elle appuie sur la fidé- 
lité, sur la discrétion qu'un loyal 
chevalier doit à sa dame , avec une 
•énergie qui porte bien naturelle- 
ment à croire que cette dernière 
leçon est un peu intéressée , et que 
la à^ame a déjà pris son parti sur le 
•prix dont elle doit payer l'usage de 
«es leçons. 

Le jeune Saintré , qui l'a toujours 
écoutée avec l'attention et l'atten-* 



• • • 



54 LEPETIT 

dris^ement dont une belle ame ne 
peut »e défendre , renouvelle se» 
sermens , et tombe à ses genout 
pour les répéter encore. 11 ose re- 
prendre cette belle main dans Ia«- 
quelle elle lui a fait déposer ses 
premières promesses ; et , sans se 
douter que ses respects sont en ee 
moment les plus tendres caresses y 
et sont reçus de même que des 
transports par une ame sensible , il 
baise , il couvre de larmes de joie 
et d'amour cette charmante main 
qu'elle se plaît à lui abandonner. 
La dame des belles-Cousines était 
attentive à tout pour perfectionner 
son jeune et aimable élève. Son 
petit amour -propre de vingt -un 
ans y était même flatté de se trouve^ 



JEHAN DE SAINTRÉ. 55 

digne d*in$truire et de former un 
damoisel qui avait dé/a près de trois 
mois plus que seize ans, Se.8 soins 
se portèrent jusques sur sa parure. 
Hien ne sembla lui échapper dans 
l'examen de tous ses vétemens : ils 
étaient alors assez bizarres (i) , et 
même plus variés et plus nombreux 
que ceux de nos jours. Elle n'en 
put trouver aucun qui répondît àla 
taille élégante et svelte du jeune 

(i) Rien n'était plus bizarre et même plus 
extravagant que la forme des accoutremens 
de ce temps ; et les souliers à la poulaine , 
dont le bec remontait jusqu'à plus d'un 
demi-pied, n'en étaient pas le plus ridicule. 
On peut encore en retrouver le costume dans 
quelques monumcns , et sur^tout dans la 
^)clle tapisserie des douze mois de Tannée , 
^ni nous est resiée des anciens ducs de Bour- 



56 LEPETIT 

Saintré. Elle blâma le choix des 
étoffes et des couleurs , et sur-tout la 
façon ^al-adroite et maussade dont 
les tailleurs avaient arrangé ces vê- 
temens sur une créature charmante. 
Elle ouvrit une petite armoire , et 
rapportant une petite bourse tissue 
des couleurs qu'elle portait pour 
livrée avant que d'être mariée , et 
que les tristes et sombres corde- 
lières du veuvage servissent d'atta- 
che à sa robe , elle la remit entre 

gogue. Ou y voit, dans le mois de mars , 
la léte des brandons , ainsi nommée , parce 
que chaque chevalier y conduisait sa dame 
un grand flambeau à la main. Ou y remarque 
ce qui ne put échapper aux jeux de la dame 
des belles-Cousines, et ce que Timmodesie 
Kabelais rapporte avec tant de plaisir dans le 
• détail des h{ibillemens du jeune Gaigantua* 



JEHAN DE SAINTRÉ. Sj 

«es mains. «« Mon ami , lui dit-elle , 
" prenez ces douze écus d'or j servez- 
« vous-en pour vous faire habiller 
« par les premiers ouvriers qui tra- 
« vaillent pour le roi. Faites-vous 
• bien joli pour dimanche prochain ; 
« dépensez hardiment cet argent. » 
Le bon petitSaintré hésitait beau- 
coup à recevoir cette bourse : — Eh 
mais ! Madame , dit -il, je n'ai pas 
encore mérité vos bienfaits. — Je 
li*en juge pas comme vous , répondit 
la princesse ; j'espère même , ajoutâ- 
t-elle en rougissant un peu , que 
vous les mériterez mieux de jour en 
jour 5 et je suis assez grande dame 
pour ne vous laisser manquer de 
rien de tout ce qui pourra vous ren- 
dre agréable au roi mon cousin , et 



58 1 E PETIT 

contribuer à vous élever aux plu< 
grands honneurs. Ah çà, mon ami y 
poursuivit-elle, en voilà assez pour 
cette fois ; mes dames attendent 
depuis long-temps : je vais faire la 
courroucée en vous congédiant ; 
ayez bien l'air d'en être honteux et 
ajfîligé. Mais croyez , ajouta-t-elle 
en lui baisant encore le front , que 
vous avez en moi la plus tendre et 
la plus fidelle amie. 

A ces mots , Madame sortit , 
ayant bien soin que se» yeux ani-* 
mes annonçassent de la colère; et 
poussant Saintré dehors par le dost 
^ Oh ! pour le coup , dit-elle à ses 
dames , je renonce à jamais rien 
faire de bon de ce chétif écuyer ^ 
et je ne l'admettrai plus en ma 



JEHAW DE SAINTRÉ. Sg 

présence. — Saint ré, cachant avec 
les mains ses yeux brillans des feux 
de l'amour , fit semblant de san- 
gloter.— • En vérité, Madame , dit 
la bonne dame Catherine , vous 
maltraitez trop ce jeune homme ; 
n'en désespérez pas encore : peut- 
être à la fin en serez -vous plus 
contente. — Nous verrons , dit lai 
dame de belles-Cousines , mais je 
conserve bien peu d'espoir. 

Saintré sortit , la joie la plus vive 
dans le cœur , et le sentant palpiter 
en pensant à sa dame. Il alla cacher 
«es transports et ses douze écus d'or 
dans sa chambre ; il dormit peu 
sans doute : dès que le jour parut , 
il courut chez tous les ouvriers du 
roi , qui connaissant et chérissant 



6o L E P E T I T 

déjà ce jeune homme , se firent 
un plaisir de le bien servir; et le 
dimanche , tous parurent à-la-foi$ 
chargés de ce qui devait le parer. 
Le commandant se trouvait pré- 
sent : son étonnement fut extrême. 
Eh ! mon bon petit ami , dit-il à 
Saintré , je crois que vous avez 
compté avec vos receveurs. — Sain- 
tré répondit en souriant : C*est 
ma bonne maman qui m'a envoyé 
douze écus d'or pour m'aidera me 
tenir propre ; elle m'en promet 
encore , et je ne peux mieux l'em- 
ployer qu'à faire honneur à mon 
service. — Eh bien , vauriens que 
vous êtes , dit le commandant à ses 
camarades , n'ai-je pas bien raison 
de vous donner Saintré pour exem- 
ple ? 



JEHAN DE SAINTRÉ. 6l 

pie ? Lequel de vous saurait aussi 
bien employer son argent ? La plus 
grande partie n'irait-elle pas chez 
le marchand de vin ou ailleurs ? 
Courage , mon ami Saintré ! j'en 
rendrai compte au roi , et soyez 
sûr de moi pour vous servir. 

Le jeune homme parut à la cour 
le jour même avec sa nouvelle pa- 
rure. On le trouva plus joli , mieux 
fait que jamais. Mais on fut curieux 
de savoir quelle livrée il portait à 
ses aiguillettes ; elles étaient assez 
remarquables pour exciter des ques- 
tions : on pense bien qu'il n'eut garde 
d'y répondre. La reine même fut du 
nombre de celles qui se tourmen- 
tèrent vainement à ce sujet ; et cette 
princesse , instruite des scènes qui 

6 



62 L E P E T I T 

s'étaient déjà passées entre la dame 
des belles-Cousines et lui , la pria 
de les renouveler pour pousser à 
bout la discrétion du jeune page. 

La dame des belles-Cousines ne 
demandait pas mieux. Elle suivait 
sans cesse des yeux celui dont elle 
occupait le cœur. Saisissant ce pré- 
texte j elle l'appela, et lui dit d'un 
ton assez haut : « J'ai ce soir à vous 
w parler de la part de la reine ^ je 
« vous ordonne de vous trouver dans 
« la galerie , et de m'y attendre. »• 
Saintré eut l'air de recevoir cet 
ordre avec peine 5 il savait déjà 
dissimuler. 

Il se trouva le soir sur le passage 
de Madame , se joignit aux écuyers , 
et donna le temps aux dames de la 



JEHAN DE SAINTRÉ. 63 

princesse de le retenir , lorsqu'il 
parut vouloir se retirer avec eux. 
Madame l'examina légèrement 
dans sa nouvelle parure y en pré- 
sence dp ses dames ; mais elle pen« 
sait que bientôt elle pourrait s'en 
dédommager. Elle débuta donc par 
des questions impérieuses , aux- 
quelles Saintré répondit d'un air 
assez embarrassé, mais très-négatif, 
sur l'objet de ses demandes. . . La 
bonne dame Catherine prenait , à 
«on ordinaire , le parti de Saintré; 
Madame lui dit d'un ton courroucé: 
— Vous le gâtez , mesdames ; il s'au- 
torise de votre présence. Allons, 
allons , suivez-moi , jeune homme ; 
ou vous répondrez comme je l'exige , 
ou vous ne remettrez jamais les 
pieds chez moi. 



64 L K P E T I T 

Saintré la suit , les yeux tristes et 
baissés , et les tournant en soupirant 
vers ces dames. Ce nuage apparent 
fit place à la joie la plus vive. Com- 
ment la peindre , comment expri- 
mer ce que tous deux sentirent ? 
Madame , à peine arrivée à son 
oratoire ^ moins éclairé qu'à l'or- 
dinaire , s'était assise sur le petit 
lit. Saintré s'était déjà précipité à 
ses genoux ; elle allait baiser son 
front : mais ce front était déjà 
baissé ; et Saintré, voyant ce par- 
terre de fleurs , entouré de murs 
d'albâtre , qui l'avait un jour si 
vivement frappé , lui rendait le plus 
vif et le plus doux hommage. 

La dame des belles-Cousines , 
malgré sa première émotion , mal- 



JEHAN DE SAINTRÉ. 65 

gré tout ce qu'elle prévoyait , et ne 
craignait déjà plus , repoussa dou- 
cement Saintré , le fit relever ; et 
ce fut alors qu'elle lui parut ne 
s'occuper que de son nouvel ajus- 
tement. Il est vrai de dire que les 
ouvriers du roi s'étaient surpassés ; 
et Madame trouva que jamais pour- 
point mieux coupé n'avait renfermé 
une taille si bien prise et si pleine 
de grâces. Toutes les autres pièces 
de sa parure furent examinées et 
louées tour-à-tour, avec le degré 
d'attention que chacune méritait. 
Cet examen fut loog ; il nç le parut 
à aucun des deux. 

Pendant cette douce occupation 
de la princesse , Saintré ^ qui en parr 
tageait les détails et les charmes , 



. . • 



6é LE PETIT 

aTail son occupation particulière ; 
il observait ce grand collet-monté 
qui s'entr'ouvraît sur une fraise qui 
venait de tomber d'un cou d'albâtre. 
De pareils examens deyiennent quel- 
quefois assez intéressans pour que 
l'on s'oublie soi-même : nous igno- 
rons jusqu'à quel point cet oubli fut 
porté 5 Fauteur craint de le dire : 
cette crainte est bien indiscrette. 
L'aimable princesse , après avoir 
donné toutesles leçons de prudence 
qu'une jeune veuve pleine d'esprit , 
nourrie dans la cour la plus bril- 
lante , peut et doit donner h. son 
jeune élève , s'aperçut que la con- 
versation avait duré long-temps. Ses 
dames devaient s'être ennuyées ; 
et elle savait que l'ennui de trois 



JEHAN DE SAIMTRé. 67' 

jeunes dames de la cour ne peut 
être adouci que par un peu de mé- 
disance. Elle se pressa d'ayertîr 
Saintré qu'elle allait le bannir pour 
toujours , en apparence , de son 
appartement , et qu'elle lui défen- 
drait de se trouver jamais le soir 
sur son passage. Mais qu'elle fut 
belle , qu'elle fut touchante , lors- 
que lui présentant une clef en rou- 
gissant , elle lui dit que cette clef 
ouvrait la porte d'une garde-robe 
qui donnait sur un corridor écarté ! 
«€ Vous en ferez usage , lui dit-elle , 
«< quand le mystère et la nuit enve- 
« lopperont le palais. Vous ne pour- 
•• rez jamais me surprendre ; vous 
€f me trouverez toujours occupée 
M de vous. Prenez , ajouta-t-elle ^ 



•68 LE PETIT 

« prenez les soixante écus d*or que 
« renferme cette bourse tissue de 
« mes cheveux. Ce n'est que par de- 
« gré que vous pouvez briller dans 
" cette cour , sans me compromet- 
" tre ; les nouvelles parures dont 
« je vous prie d'orper votre figure 
« charmante, pourront passer pour 
« un nouveau don de votre mère. » 
A ces mots , tirant une épingle et 
la mettant dans ses dents : « Soyez 
" attentif, ajouta-t-elle , à ce nou- 
« veau signe , mon ami ; vous vous 
« souviendrez, lorsque je le répé- 
«• terai , d'y répondre en frottant 
« votre œil droit : ne me parlez 
« jamais en public que je ne vous 
« appelle ; personne ne pourra soup* 
i« çonner notre intelligence, « 



JEHAN DE SAINT RÉ. 69 

Saintré baisa mille fois avec feu 
et la clef, et la main qui la lui 
présentait. Tous deux allèrent re- 
trouver les trois dames qui s'étaient 
endormies après avoir fini leurs ou- 
vrages , et avoir épuisé ce qu'elle^ 
savaient de contes. « Eh bien , dame 
* Catherine , dit la princesse , au- 
rez-vous encore la faiblesse de 
prendre le parti de ce gentil- 
« homme , sans foi , sans cœur et 
sans élévation ? Sortez pour tou- 
jours de chez moi, ajouta-t-elle 
en regardant Saintré ; vous vous 
montrez trop peu digne de mes 
« bontés, pour y être souffert. » 

Saintré parut anéanti ; et , sa- 
luant ces dames avec un air péné- 
tré , il se retira le cœur rempli du 



7© LEPBTIT 

«entlmeot de son bonheur. Peu de 
jours après il parut à la cour , plus 
brillant que jamais. « Il avait une 
« robe de fin bleu doublé de fins 
« agneaux de Roméliç ; un cba- 
u peroB garni de marte de Sibérie. » 
Peu de seigneurs parurent aussi 
bien vêtus; aucun n'avait autant 
de grâces et la taille aussi déliée. 
La reine s'arrêta quelques instans 
pour le regarder en allant à là 
messe ; mais la belle-Cousine , qui 
la précédait , avait passé sans avoir 
çu l'air de l'apercevoir. La reine , 
en sortant de son oratoire, le voyant 
une seconde fois , le fit remarquer 
à cette princesse. — Je suis bien 
curieuse de savoir , lui dit-elle , 
comment le jeune Saintré peut faire 



JEHAN DE SAIITTRÉ. 71 

autant de dépense pour se parer : 
vous devriez bien l'interroger à ce 
sujet. — J'ose vous avouer, répondit 
Madame, que je suis si peusatisfaite 
des réponses qu'il a faites précé- 
demment, que je n'ai nulle envie 
à présent d'être informée de ce qui 
le touche ^ et ce ne sera que pour 
vous plaire et pour vous obéir que 
je l'interrogerai. *- En effet , lorsque 
lareine fut rentrée dans son apparte-' 
ment , Madame fit appeler Saintrtf 
dans l'antichambre* — Nous vous 
trouvons toutes si paré pcmr un 
simple page , lui dit-ellé , que noim 
sommes curieuse! de savoir qui peuf 
vous en fournir lei moyens ? — Ma- 
dame , répondit Saintré d'uil ailf 
respectueux, mon père et ma mère 



«72 LEPETIT 

m'aiment tendrement ; ils veulent 
que je fasse honneur à mon sçryice ; 
et noie voyant d'âge à espérer que le 
roi daignera continuer à m'employ er 
dans un nouveau grade, ils m'ont 
envoyé de quoi me mettre en état 
de paraître quelquefois à ses yeux 
sous d'autres habits que ceux de 
page y que je suis honteux déportera 
dix-sept ans. Âh ! Madame, ajouta- 
t-il en se jetant à ses pieds , que 
votre altesse royale serait bonne , si 
elle daignait me protéger et m'ob- 
tenir la place d'écuyer tranchant ! 
Mes parens n'attendent que ce mo- 
ment pour m'envoyer tout ce qu'il 
me faut encore pour me soutenir 
avec honneur dans ce nouvel état. 
— Nous verrons , répondit la prin- 
cesse 



JEHAN DE -SAINTRÉ. 78 

cesse d*un air sec ; en attendant , 
remerciez Dieu de vous avoir donné 
une si bonne mère , et priez-le de 
vous la conserver. 

La dame des belles-Cousines , 
rentrée chez la reine , ne s'empressa 
pas de satisfaire à sa curiosité. Elle 
attendit que cette princesse lui dît : 
— Eh bien , belle-Cousine , avez- 
vous interrogé Saintré sur ce que 
nous voulons savoir ? — Vraiment, 
répondit-elle , il se vante que ses 
parens le soutiendront en tel état 
que le roi voudra lui donner ; il se 
plaint de n'être que simple page à 
dix-sept ans ; il a même osé me 
prier d'en parler à vos majestés, et 
de demander pour lui la place d'é- 
cuyer tranchant : mais je m'en gar- 

7 



74 LEPETIT 

derai bien avant de savoU* s'il la 
mérite. — En pouvez-vous douter , 
lui dit la reine , à tout le bien que 
les écuyers et ses autres supérieurs 
rapportent de ses mçeurs , de son 
application à ses devoirs et de sa 
gentillesse ? Oui , belle-Cousine , il 
a raison ; et puisque vous me pa- 
raissez si froide sur ce qui le touche, 
je veux me charger moi-même d'en 
parler au roi. 

La famille royale alors était prête 
à se mettre à table 5 et dès que le 
roi parut, la reine lui fît remarquer 
Saintré qu'il n'avait pas d'abord 
reconnu sous sa riche et nouvelle 
parure. Il lui plut assez pour ac- 
corder sur le champ à la reine ce 
qu'elle demandait pour lui ; 'et 



;rEHAÎÎ DE SAINTRÉ. yS 

curieux de voir comment il s'ac- 
quitterait de la charge d'écuyer 
tranchant, il appela son premier 
maître-d'hôtel , et lui ordonna de 
mettre sur le champ Saintré en fonc- 
tions. Saintré, alors confondu avec 
ses camarades , se préparait à rem- 
plir sa tâche ordinaire, lorsque le 
maître-d'hôtel vint lui attacher la 
serviette et les autres marques de sa 
charge. Il le conduisit ensuite aux 
genoux du roi. — Mon ami Saintré ^ 
lui dit ce bon et brave prince, moi- 
même je vous ai choisi pour mon 
page ; vous m'avez toujours plu , et 
j'espère vous voir croître toujours en 
honneurs et en loyale chevalerie. 
Je vous ordonne sur mon état à trois 
chevaux et deux hommes pour vous 



• • 



76 LEPETIT 

servir, en attendant mieux. Remer- 
ciez la reine , qui m'a parlé de vous. 
— Saintré , se précipitant à leurs 
pieds, embrassa les genoux de ce 
bon maître , et baisa le bas de la 
robe de sa bienfaitrice. Toutes les 
dames belles-cousines , assises au 
banquet royal, applaudirent à la 
grâce que le roi venait d'accorder , 
et toutes donnèrent une marque de 
bonté au nouvel écuyer , hors celle 
que cette grâce pénétrait de la joie 
la plus vive. « Vraiment , Saîutré , 
«« lui dit-elle, bien avez-vous àtra- 
«« vailler pour mériter le guerdon 
«« que vous recevez avant de l'avoir 
« mérité , de préférence sur vos pa- 
" reils. » Saintré Pécouta d*un air 
soumis sans lui répondre, et sur 



JEHAN DE SAINTRÉ. 77 

le champ commença son service 
avec une grâce et une adresse qui 
firent applaudir de nouveau à la fa- 
veur qu'il venait d'obtenir. 

La tendre et charmante veuve le 
regardait souvent du coin de l'œil, 
et recevait dans son ame sensible 
les louanges que l'on donnait à son 
jeune amant. Ne pouvant résister à 
la tendre émotion qui l'agitait j 
elle employa le signal de l'épingle, 
auquel Saintré répondit avec la joie 
la plus vive , en se frottant l'œil 
droit , et en les élevant tous deux au 
ciel. La nuit vint : qu'il lui fut doux 
d'être payé par l'amour des feintes 
rigueurs de la bienséance ! Saintré 
n'en oubliait aucune ; la dame les 
avouait toutes ; jamais on ne trouva 



« • • 



78 LEPETIT 

plus de plaisir à se plaindre; ja* 
mais on ne songea moins à s'excuser. 

La dame des belles'-Cousines j 
aussi généreuse que tendre , s'était 
occupée déjà des dépenses aux- 
quelles le nouvel état de Saintré 
l'obligeait. Quatre cents écus d'or 
qu'elle lui donna furent plus que 
suflSsans pour payer les trois che- 
vaux , les faire équiper superbe- 
ment, faire couvrir les valets de 
riches livrées , et répandre ses libé- 
ralités sur tous les gens des écuries 
du roi , qui lui avaient prouvé leur 
attachement pendant son premier 
service. 

Saintré se fit estimer de plus en 
plus en exerçant son nouvel emploi. 
Le roi Jean ne pouvait se passer de 



JEHAN DE SAINTRé. 79 

lui à sa table ; il s'en faisait suivre 
à la chasse. Adroit k la joute , re- 
doutable dans les tournois , léger , 
plein de grâces ^ et dans un bal 
occupé de plaire sans cesse , les 
vieux chevaliers le donnaient pour 
exemple à la jeunesse : les dames 
louaient son air noble et galant ; 
plusieurs , peut-être , désiraient sa 
conquête. La dame des belles-Cou- 
éines était la seule qui conservât un 
air froid et sévère lorsqu'elle le ren- 
contrait en public : mais l'épingle 
jouait souvent son jeu. 

C'est ainsi que Saintré passa plu- 
sieurs années. Lorsqu'il eut atteint 
l'âge de pouvoir prétendre à l'hon- 
neur d'être chevalier , les bienfaits 
de sa dame lui furent assez prodi- 



8o LEPETIT 

gués pour le rendre le plus magni- 
fique des aspirans. Il était d'usage 
que le bachelier ou écuyer-expert 
qui demandait l'ordre de la che- 
valerie , débutât par quelque en- 
treprise d'armes qui signalât son 
courage , et rendît son nom assez 
célèbre pour lui mériter l'accolade 
et les éperons dorés. Il avait si sou- 
vent traité ce sujet avec la -dame 
des belles-Cousines , que , quoi- 
qu'il lui en coûtât de se séparer 
de lui pendant quelque temps, elle 
ne s'occupa plus qu'à diriger son 
entreprise de manière à rendre son 
amant également célèbre par sa 
magnificence et par sa valeur. — Je 
veux y dit-elle , que vos hérauts por- 
tent votre défi dans les quatre cours 



JEHAN DE S.AINTRÉ. 8l 

les plus puissantes de l'Europe, où 
vos combat tans recevront de vous 
de riches présens ; et pour marque 
de votre entreprise , vos hérauts 
publieront que ceux qui se présen- 
teront pour vous combattre , ou 
seront tenus de vous enlever à force 
d'armes le riche bracelet que je veux 
moi-même attacher à votfe bras, 
ou de vous faire un riche présent 
pour gage de votre victoire , qu'à 
Votre retour vous présenterez à 
votre dame. 

A ces mots , elle ouvrit un grand 
coffre plein d'or ; et Saintré fut 
obligé de 'faire trois voyages du ca- 
binet de la dame au sien , pour porter 
la somme immense qu'elle le força 
de recevoir. Chaque retour , mar- 



8a LEPETIT 

que par les transports de la plus vîve 
reconnaissance , augmentait pour 
elle le plaisir de donner. Lorsqu'il 
fut prêt à se retirer , elle lui remit 
une petite cassette pleine des plus 
belles pierreries , parmi lesquelles 
elle choisit celles qui devaient enri- 
chir ce bracelet qu'elle voulait 
attacher à son bras. 

Saintré fit préparer en secret tout 
ce qu'il lui fallait pour exécuter son 
projet. L'Andalousie et les bord» 
de la mer Rouge lui fournirent les 
plus superbes destriers. Les meil- 
leurs ouvriers furent employés à 
leurs harnois, à ses armes, à ses 
livrées ; et le premier orfèvre du 
roi fit un chef-d'œuvre du bracelet 
qu'il devait porter. 



JEHAN DE SAINTRÉ. 83 

» 

On croira sans peine que pendant 
le temps que demandaient ces pré- 
paratifs , cette petite épingle , plus 
belle à ses yeux que les flèches d'or 
de l'amour , renouvelait souvent le 
signal qui la lui avait rendue si 
chère , et que la réponse ne se faisait 
pas attendre. 

Tout étant prêt dans le mois 
d'avril , et dans le moment même 
où le roi Jean , l'aimant et l'es limant 
de plus en plus , venait de l'élever 
àla dignité de chambellan, Saintré, 
se jetant à ses genoux , s'écria : 
« Ah ! cher Sire , mon redouté sei- 
M gneur, permettez - moi donc de 
«I me rendre digne des honneurs et 
« des bienfaits dont vous me com- 
« blez. « A ces mots , il lui fit part 



84 LE.PETIT 

de son noble projet , et le supplia 
d'en autoriser l'exécution par des 
lettres d'armes. » Eh quoi ! mon 
« ami Saintré , lui répondit ce bon 
« maître , c'est au moment oii je vous 
" attache encore plus intimement 
« à ma personne , que vous voulez 
« vous éloigner de moi ! Mais , ajouta 
" ce brave roi , je ne peux vous con- 
«« damner ; je peux encore moins 
«« vous refuser une occasion de faire 
«honneur à mes sentimens, et de 
« me mettre en droit de vous armer 
«« chevalier. »» 

Dès que le jeune Saintré eut 
obtenu cette permission de son 
maître , il ne dissimula plus son 
entreprise. Ses hérauts richement 
vêtus , et leurs cottes d'armes bro- 
dées 



JEHAN DE SAINTRÉ. 85 

dées et blazonnées , parurent en 
public , ainsi que sa nombreuse 
livrée , et les beaux chevaux que 
jusqu'alors il avait tenus écartés 
dans un village à quelques lieues 
de Paris. 

Chacun félicita Saintré sur l'hon- 
neur que lui faisait son entreprise , 
et sur la magnificence de ses pré- 
paratifs. L'usage de ce temps était 
que le roi , la famille royale et les 
princes du sang fissent un don au 
jeune gentilhomme dont l'entre- 
prise faisait honneur à la nation. 
Le monarque lui donna deux mille 
écus d'or de son épargne ; la reine 
en donna mille de la sienne ; mes- 
seigneurs de Bourgogne, d'Anjou, 
de Berry , en donnèrent autant ; les 

8 



86 LEPETIT 

princesses leurs épouses , l'enrîcliU 
rent de bracelets , d'attaches , d'an- 
neaux , de pierreries , pour qu'il pût 
répandre ses dons dans les différentes 
cours où il allait combattre. La 
seule dame. des belles-Cousines ne 
lui avait encore rien donné. La reine 
ne put s'empêcher de lui en faire 
des reproches. — Vraiment , Ma- 
dame , répondit-elle , êtes-vous bien 
sûre que Saintré n'ait pas conçu un 
projet téméraire , et qu'il puisse 
faire honneur à votre cour et à la 
nation ? — J'ose en répondre , dit la 
reine 5 Saintré acquiert tous les 
jours de nouveaux droits à notre 
estime par de nouvelles vertus. 
— Je me rends , Madame , dit la 
princesse ; je ne peux nier qu'il ne 



JEHAN DE SAINTRÉ. 87 

soit changé , depuis quelque temps , 
à son avantage; et je trouve de la* 
justice à le dédommager de mon 
ancienne prévention, que je n'ai 
pu souvent m'empêcher de lui té- 
moigner. Par déférence pour votre 
majesté, je veux payer le bracelet 
qui doit être la marque de son entre- 
prise ; j'espère qu'il saura le dé- 
fendre , et qu'il en coûtera cher à 
celui qui voudra le délbrer (i). Je 
veux bien même lui faire l'honneur 
de le passer moi-même à son bras le 
jour de son départ. Mais , Madame , 

(r) On appelait alors délivrer un poursui- 
vant-d'armes de son entreprise, lui enlever par 
force, ou par courtoisie, ou troc noble et gé- 
néreux , la marque qu'il avait choisie pour la 
porter toujours. 



88 LE PETIT 

ajouta-t-elle (comme par réflexion) , 
«il serait bon de savoir si Saintré s'est 
pourvu de tout ce qui lui est néces- 
saire pour répondre avec éclat à la 
hai^te protection dont vous l'ho- 
norez ; et vous devriez peut-être lui 
ordonner de faire rassembler ses 
équipages et son cortège dans le 
préau : votre majesté , et nous toutes , 
nous pourrions les voir du grand 
balcon, en revenant demain de la 
messe. — La reine approuva fort 
la belle-Cousine ; elle fit donner en 
conséquence l'ordre à Saintré , qui 
parut le lendemain , mais sans être 
encore armé , dans le préau , à la 
tête de son cortège. Il était monté 
sur le plus beau cheval qu'eût nourri 
l'Arabie, qu'il maniait et faisait pas- 
sager avec une grâce supérieure. 



JEHAN DE SAINT Ré. 89 

: On admira le poursuivant- d'armes 
et la magnificence de son équipage. 
La belle veuve ne se récria point 
comme les autres : mais elle jouit 
intérieurement des charmes de son 
amant , des applaudissemens qu'il 
recevait ; et l'épingle fut mise en 
jeu. Sain tré , sachant ce que la belle 
veuve avait dit à la reine, en se 
jetant le soir à ses genoux , lui pré- 
senta le beau bracelet dont elle ad- 
mira le travail , et qu'elle garda pour 
rattacher à son bras le jour de son 
départ. 

Ce jour n'était pas loin. Lorsqu'il 
fut arrivé , la reine tint un grand 
cercle. Les hérauts d'armes , revê- 
tus des marques de leur charge , se 
tinrent debout derrière la famille 



n 



90 LE PET IT 

royale. Sàintré parut arme de toutes 
pièces , la visière levée , la main 
droite désarmée de son gantelet, se 
précipita aux pieds de son martre , 
renouvela le serment d'obéissance 
et de fidélité , et reçut de sa main ^ 
qu'il baisa , la lettre d'armes. La 
dame des belles-Cousines, dissimu* 
lant l'état de son cœur, s'avancaî 
d'un air plein de noblesse et de di- 
gnité , et s'approchant de Saintré , 
attacha de sa main le riche bracelet. 
Saintré baisa le bas de sa robe avec 
le plus grand respect en la remer-» 
ciant ; et y suivi dés plus anciens 
seigneurs et ehevaliers de la cour, 
il descendit dans le préau , s'élança 
légèrement sur son cheval ; et après, 
avoir levé les yeux sur ce palais o\\ 



JEHAN DE SAINTRÉ. gi 

restait celle qui faisait l'honneur et 
les délices de sa vie , il sortit de 
Paris, et prit la route d'Aragon^ 
où son premier héraut l'avait déjà 
devancé. 

Le jeune Saintré se fit admirer 
par sa beauté , ses sentimens , et par 
sa magnificence dans toutes les 
villes françaises qui se trouvèrent 
sur son passage. Cette magnificence 
et ses dons augmentèrent dès qu'il 
entra sur les frontières étrangères ; 
quelques aventures même signa- 
lèrent son adresse et sa valeur. Des 
chevaliers Catalans gardaient dif- 
férens pas dans les montagnes ; 
vaincus également par les armes , les 
dons et la courtoisie de Saintré , ils 
\e précédèrent à Barcelone , où les 



92 LEPETIT 

seigneurs du pays marquèrent son 
arrivée par des fêtes. Il s'y arrêta 
pendant quelques jours pour faire 
réparer ses équipages, et les rendre 
encore plus brillans. De là , il en- 
voya trois hérauts, dont le principal 
était couvert des attributs et des 
livrées de France ; les deux autres 
Tétaient des siennes. Il les députait 
pour présenter les patentes du roi 
de France , qui autorisait son entre- 
prise ; et pour demander la permis- 
sion de paraître à la cour du roî 
d'Aragon, d'embrasser les genoux 
de ce prince , et de lui présenter 
lui-même les lettres d'armes. Tout 
lui fut accordé ; et peu de jours 
après , il arriva près de Pampelune , 
où la cour était alors. La grande 



JEHAN DE SAINTRÉ. 98 

réputation du noble poursuivant- 
d'armes Français l'avait devancé ; 
et Saintré vit accourir à sa rencontre 
un nombre infini de chevaliers et 
de dames , qui furent frappés de la 
magnificence et de la galanterie qui 
régnaient dans tout son cortège. 

Arrivé au pied du trône , le mo- 
narque lui parla avec une distinction 
pleine de bonté , et lui demanda des 
nouvelles du brave chevalier qui 
régnait sur la France , ajoutant 
qu'il le félicitait d'avoir fait un 
pareil élève. Les premiers cheva- 
liers étaient prêts à se disputer 
l'honneur de le délivrer ; mais ils 
furent forcés de céder cet honneur 
à monseigneur Enguerand , le pre- 
mier d'entre eux , et proche parent 



94 LEPETIT 

du roi., dont U avait épousé la nièce 
( madame Aliéner , princesse de 
Cardonne , l'une des plus belles et 
des plus parfaites dames de toutes 
les Espagnes. ) Au moment oîi 
Saint ré quitta les genoux du roi, 
monseigneur Enguerand vint à lui 
avec toute la noblesse , l'air galant 
et ouvert qui distinguaient les che- 
valiers Aragonais de ceux des deux 
Castilles , dont l'air était plus fier et 
plus réservé. « Mon frère , dit-il k 
«' Saintré en lui tendant les bras, 
«f m'acceptez - vous pour vous dé-* 
« livrer ? — Oui , seigneur , ré- 
" pondit Saintré ; et l'honneur que 
« vous daignez me faire est déjà si 
«« grand , que je rougis de l'avoir 
« encore si peu mérité, — Que ne 



JEHAN DE SAINTRÉ. çS 

« dois-je pas faire , répondit Engue- 
« rand , pour l'élève d'un si grand 
« roi , et pour un tel poursuivant- 
«< d'armes, également agréable aux 
« yeux de toutes nos dames et de 
«« tous nos chevaliers? >» A ces mots, 
il embrasse le jeune Saintré , et le 
conduit au monarque ; il détache 
alors le bracelet de Saintré, il ap- 
pelle Aragon, premier héraut d'ar- 
mes de la cour, et le lui remet avec 
un rubis d'un prix inestimable. En- 
guerand le présente ensuite aux 
dames et aux autres chevaliers ; et 
Saintré ne put s'empêcher de com- 
parer la beauté de madame Aliénor 
à celle de la dame des belles-Cou- 
sines , dont son cœur était sans cesse 
û tendrement occupé. Il fallait que 



98 LE PETIT 

toute la tête. Son air martial , sa 
force et sa valeur éprouvées dans 
vingt combats , formaient un pré- 
jugé favorable pour lui. Le vœu des 
damesétait cependant pour Saintré; 
leur cœur éprouvait une secrette 
peine ; quelques-unes poussaient 
plus loin cet intérêt. 

L'honneur des trois premières 
joutes fut absolument égal entre les 
combattans. A la quatrième course , 
monseigneur Enguerand parut avoir 
quelque avantage ; mais celui du 
jeune Saint ré fut décisif dans la cin- 
quième. Monseigneur Enguerand 
ayant manqué son atteinte, Saintré 
brisa sa lance jusqu'à la poignée j 
en atteignant Enguerand dans la 
visière de son casque , et lui faisant 



JEHAN DE SAINTRÉ. 99 

ployer la tête presque sur la croupe 
de son cheval , sans toutefois le ren- 
verser. 

Ici le combat fut arrêté. Les juges 
du camp , ayant saisi les adversaires, 
les conduisirent au balcon royaL 
Aragon , premier héraut d'armes j 
ayant recueilli les voix ( pour la 
forme ) , Saint ré fut proclamé vain- 
queur. Enguerand prit le rubis des 
mains du héraut , le présenta à Sain- 
tré , et lui dit : « Mon frère , puisse 
« ce rubis parer les cheveux de la 
« haute et vertueuse dame qui pré- 
« side secrettement à votre entre- 
» prise ! » Tous deux furent admis 
le soir au festin royal , et traités avec 
la distinction la plus glorieuse. Le 
lendemain fut un jour de plaisirs 
publics. 



« • 



lOO LE PETIT 

Lefroîsième jour, les trompettes 
annoncèrent un combat plus sé- 
rieux ; et les lices rétrécîes furent 
préparées diflTéremment pour le 
combat à pied. Ce combat fut assez 
long et assez violent pour que les 
deux adversaires fussent obligés de 
reprendre quelquefois haleine, et de 
relacer leurs armes que la violence 
des coups avaient, en partie, faus- 
sées et désassemblées. Le dernier 
assaut fut le plus terrible. Le jeune 
Saintré , ayant laissé échapper sa 
hache , eut recours à son épée avec 
laquelle il para long-temps les coups 
qu'Engueran dlui portait. Se servant 
alors de toute son adresse pour es- 
quiver ou parer, il saisit un moment 
favorable pour porter un si furieux 



JEHAN DE SAINT&f. loi 
coup sur le poignet de son ennemi , 
que y sans la force de la trempe du 
gantelet , il eût peut-être coupé le 
bras d'Ënguerand , dont la hache 
vola à plusieurs pas de distance. 
Saintré ramassa alors la sienne avec 
la plus grande agilité , et en pré* 
senta la pointe à la visière du casque 
d'Ënguerand, sautant légèrement et 
posant le pied sur la hache tombée, 
que celui-ci voulait ramasser. En- 
guerand , désespéré de se voir dé- 
sarmé, s'élança sur Saintré ^ et l'em- 
brassant étroitement, il essaya vaine» 
ment de le jeter par terre : Saintré^ 
le saisissant aussi du bras gauche , 
tenait sa hache levée du bras droit, 
mais sans lui porter un seul coup ; il 
se contentait de résister à ses efforts ^ 



f • 



loi LE PETIT 

et de Pempécher de lui saisir ce 
même bras. Le roi d'Aragon , vou- 
lant faire finir cette lutte dange- 
reuse, jeta sa baguette. Les juges 
saisirent les combattans, qu'il sé- 
parèrent sans e£Port. Ënguerand , 
levant aussitôt sa visière de la main 
qui lui restait libre, s'écria : «« Noble 
« Français , mon courageux frère 
« Saintré , vous m'avez vaincu pour 
« la seconde fois. — Ah mon frère , 
«que dites-vous, s'écria Saintré? 
« ne suis-^je pas vaincu moi-même 
<t par votre main , puisque ma hache 
« d'armes est tombée la première? *> 
Pendant ce noble débat , ils furent 
conduits au balcon royal , dont le 
roi descendit pour les recevoir l'un 
et l'autre dans ses bras. Tandis que 



JEHAN DE SAINTRÉ. Io3 

les hérauts recueillaient les voix pour 
proclamer le vainqueur , Saintré s'é- 
chappa de ceux qui les entouraient, 
•vola vers le roi d'armes , reprit son 
•bracelet , et vint la main droite dé- 
sarmée, le présenter à monseigneur 
Enguerand , comme à sou vain- 
queur , sans vouloir donner aux 
hérauts le temps de faire leur pro- 
clamation. Enguerand , loin de 
l'accepter , lui présenta aussitôt 
son épée par le pommeau. Le roi 
eut de la peine à arrêter ces mouve- 
mens de générosité ; et décidant 
enfin que Saintré devait garder son 
riche bracelet , celui-ci , sur le 
champ , courut au balcon de la 
reine 5 et , mettant un genou en* 
terre vis-à-vis de madame Aliéner, 



I04 LE PETIT 

il voulut lui faire accepter ce bra 
celet , comme le prix de la victoire 
que son époux venait de remporter 
sur lui. Un cri d'admiration s'éleva ; 
la reine même , emportée par ce sen- 
timent , vint le relever des genoux 
de madame Aliénor , qui refusait 
obstinément de recevoir ce riche 
don. La reine décida qu'il devait 
être accepté par courtoisie, et pour 
honorer celui qui montrait une ame 
aussi élevée. Madame Aliénor céda ; 
mais , sur le champ , détachant un 
riche carcan de diamans dont son 
cou était paré : «» Seigncjur, lui dit- 
«elle, il ne conviendrait pas que 
" vous retournassiez près de la 
« haute et vertueuse dame de vos 
" pensées , sans des marques de votre 



JEHAN DE SAINTRÉ. Io5 

««. victoire ; puisse-t-elle ne pas dé* 
• daigner d'honorer ce carcan que 
•« je lui présente par vos mains, et 
« puissiez-vous vous plaire un jour à 
« le lui voir porter ! » 

Le roi aida lui-même à désarmer 
les deux chevaliers. Saintré , s'aper- 
cevant que monseigneur Ënguerand 
était blessé , se précipita sur son 
poignet sanglant , et baisa l'em- 
preinte du coup qu'il avait porté , 
en le baignant de ses larmes. 

La légère blessure de ce seigneur 
ne le privant pas d'assister au festin 
qui suivit ce combat, le roi fit 
asseoir à sa table le seigneur de 
Saintré entre lui et madame Âlié- 
nor ; et la reine fit le même honneur 
à monseigneur Ënguerand, 



I06 LE PETIT 

Plusieurs fêtes couronnèrent en- 
core ce beau jour , et Saintré y fut 
toujours l'objet des attentions les 
plus glorieuses* Mais les jours passés 
loin de ce que l'on aime sont bien 
longs, quoique embellis parles bon* 
neurs. L'amant pressa le héros de 
venir recevoir en France un prix 
plus doux de sa victoire. 

Il partit ; il vola. Il arrive sur les 
bords de la Seine. Moment délicieux 
d'embrasser les genoux de son roi, 
et de retrouver tout son bonheur 
dans les yeux de sa maîtresse , quand 
on vient d'honorer l'un^et l'autre ! 

Le roi l'embrasse , lui dit les 
choses les plus flatteuses, sent aug- 
menter son plaisir par les applau- 
dissemens redoublés des anciens 



JEHAN DE SAINTHE. 107 

ctevaliers. ïl le conduit vers ]a 
reine. Elle était femme ; elle l'avait 
protégé ; elle le revoyait vainqueur 
et adoré : elle jouissait de son ou* 
vrage , sentiment bien doux , qui ne 
tient point de la faiblesse et fait 
honneur à la nature ! La dame des 
belles- Cousines était auprès d'elle; 
le plus beau moment de la vie de 
Saintré fut de lever les yeux sur elle, 
et de rendre enfin un hommage 
public à celle qu'il aimait , sans 
blesser le mystère rigoureux qui 
captivait son amour. 

La dame des belles-Cousines avait 
attaché , de sa main , au bras deSain- 
tré le riche bracelet , marque de soti 
entreprise ; il se voyait en droit , 
en quittant les genoux de la reine , 



P 



Io8 LE PETIT 

d'aller aux siens, de lui faire hom- 
mage de sa victoire , et de lui pré- 
senter le rubis éclatant , et le riche 
carcan de diamans qu'il avait ac- 
cepté secrettement pour elle. Au- 
torisée par la présence de la reine 
et par les succès brillans de Saintré, 
la belle et sensible veuve put laisser 
paraître une partie des sentimens 
dont elle était pénétrée 5 et se lais^ 
sant entraîner par le désir si naturel 
de ne pas perdre un moment de vue 
son amant , qu'elle prévoyait devoir 
bientôt être entraîné par une cour 
nombreuse , empressée à le féliciter 
sur sa victoire ; «* Madame , dit-elle 
«( à la reine , si votre majesté daigne 
«* penser à la fatigue que le pauvre 
« Saintré vient d'essuyer en courant 

« jour 



JEHAN DE SAINTRÉ. I09 

«» Jour et nuit pour se rendre à ses 
« pieds , elle croira faire une œuvre 
tt charitable en prévenant une foule 
« innombrable prête à l'entourer , 
« et en l'emmenant dans son cabinet 
« où elle n'admettra que nos belles- 
« Cousines. Saintré trouvera de reste 
« le temps de parler de joutes et de 
« combats à ses compagnons. J'aî- 
« merais bien qu'il commençât par 
" nous parler de la cour d'Aragon , 
« et des beautés renommées dont 
« elle est parée. >» 

La reine approuva fort cette 
proposition ; et , prenant Saintré 
sous le bras , elle le conduisit dans 
son appartement où les seules belles- 
Cousines furent admises. Saintré 
leur raconta d'abord tout ce qui 

10 



IIO LE PETIT 

pouvait satisfaire leur curiosité. Son 
front et ses joues furent colorés par 
la modestie, lorsqu'il fut contraint 
déparier de lui. Pendant ce récit, 
il levait souvent les yeux sur ceux de 
sa dame. Ses regards étaient encore 
plus supplians que tendres : il ob- 
servait, il désirait , il attendait avec 
une inquiétude qui faisait palpiter 
son cœur , l'heureux et charmant 
signal de la petite épingle. Hélas I 
la dame des belles-Cpusiaes n'en 
avait pas sous sa main, et en' cher- 
chait vainement dans toute sa pa- 
rure. Un dernier regard de Saintré 
comblant son impatience, elle osa 
s'appi^ocher de la reine 5 et, feignant 
d'admirer l'éclat d'une agraffe de 
diamans , elle prit adroitement une 



JEHAN DE SAINTRÉ. III 

épingle. Qu'elle fut prompte à s'en 
servir ! que ses yeux devinrent bril- 
lans 1 La reine l'avait surprise. 
— Bon Dieu ! chère Cousine , lui 
dit-elle , n'avez-vous pas peur de 
gâter vos belles dents? J'ai remar- 
qué que depuis quelque temps vous 
aviez pris cette habitude. Vous 
devriez mieux ménager un des 
charmes les plus parfaits de votre 
agréable figure. — Vraiment , Ma- 
dame , vous avez bien raison , dît 
la belle-Cousine j mais vous savez 
que je suis distraite , et quelle est la 
force de l'habitude : je sens qu'il 
serait à présent bien difficile de me 
corriger. 

Le reste du jour , Saint ré fut 
obligé de se livrer aux empresse- 



112 LE PET IT 

mens de ses anciens compagnons j 
et d'une cour dans laquelle il n'avait 
pas même un seul ennemi secret. 
Il attendait avec impatience le mo- 
ment heureux de voir en liberté celle 
à qui il supposait si justement le 
même désir. Ce moment vint, et 
fut le plus doux qu'il eût encore 
passé auprès d'elle. Sa victoire , 
l'honneur dont il s'était couvert, 
le rapprochaient un peu plus d'un 
objet adoré, et lui idonnaient cette 
assurance que la douce égalité éta- 
blit entre les amans. 

Ces momens, d'un prix inestima- 
ble , se renouvelèrent souvent. Leur 
douceur fut troublée, au bout d'un 
mois, par l'arrivée inattendue du 
comte Loiseleng , l'un des plui^ 



JEHAN J>E SAINTRÉ. Il3 

grands seigneurs de la Pologne , et 
grand-officier de cette couronne. 
Ce riche et brave palatin venait 
admirer la cour de Jean , accompa- 
gné de quatre autres palatins d'un 
rang à peine inférieur au sien. Tous 
les cinq , ayant fait la même entre- 
prise d'armes , portaient au bras un 
carcan d'or et une chaîne qui l'atta- 
chait au pied , sans leur ôter la 
liberté de se servir de l'un et de 
l'autre. Ils firent supplier le monar- 
que de leur permettre d'attendre 
dans sa cour qu'il se présentât 1q 
jnéme nombre de chevaliers pour 
les délwrer, 

La magnificence et la simplicité 
.noble des habits des seigneurs P07 
lonais se fit admirer de la cour de 



• • • 



114 ^^ PETIT 

France. Une veste de brocard d'or 
qui leur prenait exactement la taille, 
leur tombait jusqu'aux genoux. Une 
ceinture couverte de pierreries, sou- 
tenait la large épée recourbée qu'ils 
portaient à leur côté. Des bottes lé- 
gères, armées de riches éperons 
d'or ; un bonnet relevé sur lé front , 
que surmontait une aigrette de plu- 
mes dé héron , qui paraissait sortir 
d'une gerbe de diamans ; un long 
manteau de pourpre , doublé de mar- 
tre zibeline ou de peau d'agneaux 
d'Astracan , qui tombait a moitié 
jambes , et se relevait sur l'épaule 
droite avec une agraffe de pierre- 
ries ; tout réunissait dans ce simple 
et noble habillement, l'nir militaire 
des guerriers du nord et la magni- 



JEHAN DE SAINTRÉ. Il5 

ficence des seigneurs des cours du 
midi. Leur courtoisie , Paménité de 
leurs mœurs se firent bientôt con- 
naître , malgré Pair fier et même un 
peu farouche q\ie les peuples du 
nord , descendans des disciples 
d'Odin et de Fréga , conservaient 
encore. Ile étonnèrent d'abord les 
dames et les courtisans Français ; 
bientôt ils leur plurent 5 et bientôt 
aussi cet amour des nouvelles mo- 
des , qui isemble né dans la nation , 
les porta à les îm^iter. Les souliers 
à lapoulaine baissèrent de quelques 
pouces. Lespourpoints furent moins 
surchargés d'aiguillettes brillantes : 
plusieurs superfluités même de leur 
ajustement disparurent, ou furent 
diminuées jusqu'à la vraisemblance. 



Il6 LE PETIT 

Plusieurs jeunes chevaliers ou pour- 
suivans- d'armes s'empressèrent à 
remplir de leur nom la liste des pré- 
tendans au combat , que les deux 
maréchaux de France devaient pré- 
senter au roi. 

Saintré n'osait rien demander à 
la belle-Cousine ; mais il ne lui 
parlait jamais de l'entreprise d'a- 
mour des seigneurs Polonais sans la 
plus vive émotion. Elle pensait avec 
élévation 5 et , quoiqu'il en coûtât 
à son cœur , elle ne put voir, sans 
en être touchée , le désir que son 
amant lui montrait d'acquérir une 
nouvelle gloire à ses yeux. Elle lui 
accorda donc la permission de se 
présenter au roi pour délivrer les 
QQ'bles esclayes d'amour Polonais, 



;T£HAN DE SAINTRÉ. II7 

Le roi Jean ne balança pas à le 
nommer le premier des cinq qui 
devaient combattre les chevaliers 
étrangers. La cérémonie se fit avec 
la plus grande splendeur. Ce fut . 
Saintré qui , s'avançant avec grâce j 
alla demander au palatin comte de 
Loiseleng, s'il l'acceptait pour le 
déli\Ter. Celui-ci , prévenu par la 
réputation de Saintré , regarda 
comme un honneur le choix que le 
monarque Français avait fait de son 
élève, et du jeune seigneur le plus 
renommé de sa cour. Il serra ten- 
drement Saintré dans ses bras , 
tandis que celui-ci se baissait pour 
Je délivrer de la chaîne et du car- 
can attachés à l'un de ses pieds. 
Les lices furent élevées près du 



Il8 LE PETIT 

palais Saint-Pol, dans la grande 
Culture de sainte Catherine. Les 
combats durèrent deux jours , et 
furent également honorables pour 
les deux partis. Saintré cependant, 
dans toute sa force alors , et n'ayant 
rien perdu de son adresse et de son 
agilité, sentit bientôt la supériorité 
que l'une et l'autre lui donnaient sur 
son courageux adversaire. Loin d'en 
abuser, il se contenta, dans la pre- 
mière journée , de remporter l'avan- 
tage nécessaire pour en avoir l'hon- 
neur et en faire hommage à sa dame. 
Mais la seconde journée mit sa cour- 
toisie à l'épreuve la plus dangereuse. 
Le fier et brave palatin , exercé de 
bonne heure à combattre avec son 
sabre recourbé , eût peut-être rem- 



JEHAN DE SAINTRÉ. 11^ 

porté une victoire décisive, sans 
l'adresse extrême de Saintré à éviter, 
ou parer les coups de son ennemi. 
Saintré conservant toujours sou , 
sang-froid contre un adversaire que 
son adresse irritait , se contentalong- 
temps de rendre ses coups inutiles. 
Sachant par lui-même que la dou- 
leur la plus profonde qui puisse pé- 
nétrer une belle ame, c'est l'humi- 
liation , il eut l'art d'entretenir le 
combat jusqu'à l'heure marquée 
pour le terminer ; il s'apercevait 
déjà que le bras de Loiseleng s'ap- 
pesantissait , et ne portait plus que 
des coups mal assurés j il fit alors 
bondir son cheval , et , par une pas- 
sade , ayant gagné la croupe de 
celui de Loiseleng, il porta un coup 



Î20 LEPETIT 

adroit sur la pointe de son sabre qu*il 
enleva , pour ainsi dire, de sa main. 
Ayant sauté* légèrement à terre, 
il le ramassa , délaça son casque ; 
et tirant son gantelet , il se pressa 
de le présenter, par la croisée , au 
palatin. Celui-ci , frappé de la 
grâce et de la courtoisie de Saintré, 
descendit promptément de cheval 
pour recevoir son épée et embrasser 
un si digne adversaire , en avouant 
noblement sa défaite. Déjà le roî 
Jean était descendu du balcon royal 
pour embrasser les deux combat- 
tans : il sentit , en serrant Saintré 
dans ses bras , le tendre et vif in- 
térêt d'un père. Mais un prix plus 
doux avait déjà payé son triomphe ; 
le jeu flatteur de la petite épingle 

avait 



JSHAN DE SAINTRÉ. 121 

avait accompagné les regards les 
plus passionnés. 

On peut imaginer tout ce que la 
bonté du roi Jean , et la politesse 
noble, vive et prévenante de la cour 
}a plus aimable et la plus brillante 
de l'univers, réunirent pour adoucir 
aux seigneurs Polonais l'embarras et 
le chagrin de leur défaite. Ils re- 
partirent pour les bords de la Vis- 
tule, comblant Saintré , qui alla 
les reconduire à une journée , de 
riches présens et de leurs caresses. 

Peu de temps apl'ès , un simple 
Courier vint annoncer au monarque 
français que douze chevaliers de la 
Grande-rBretagne avaient passé la 
mer ; et qu'après avoir séjourné 
quelques jours à Calais, dédaignant 



12^ LE PETIT 

de se soumettre aux usages reçus ^ 
ils avalent pris le parti, non-seule- 
ment de ne point paraître à la cour, 
mais même de ne rien entreprendre 
qui' pût les obliger à y envoyer un 
héraut, et à recevoir aucune espèce 
de permission d'un prince qu'ils ne 
reconnaissaient pas pour roi de 
France, étant le fils de Philippe de 
Valois , auquel leur maître avait 
disputé vainement la couronne. A 
cet effet , les chevaliers Bretons 
avaient seulement dressé un pas 
d'armes sur les confins de leur terri- 
toire , et fait élever un perron oii 
leurs douze écus blazonnés étaient 
attachés près des tentes où ces Bre- 
tons devaient attendre ceux de» 
chevaliers Français qui seraient 
assez hardis pour les toucher. 



JEHAN DE SAINTRÉ. 123 

Cette nouvelle excita Pindîgna- 
tîon de la chevalerie française , et 
réveilla cette espèce d'animosité 
entre les deux nations , que depuis 
ïong-temps rien ne pouvait étein- 
dre. Les Français , cependant , 
plongés alors dans la plus profonde 
Ignorance , auraient peut-être eu 
besoin d*imiter leurs voisins , qui 
commençaient à s'instruire, et dont 
plusieurs auteurs méritaient déjà 
d*étre écoutés. Maïs les Anglais 
eussent eu plus besoin encore de 
«e conformer à l'aménité des mœurs 
des Français ; de porter moins d*in- 
justice et d'avidité dansjeur com- 
merce; de montrer moins de férocité 
dans leur génie turbulent et fac- 
tieux , qui , sous l'apparence de la 



124 ^^ PETIT 

liberté , les entraînait à des guerres 
eiviles , où le sang le plus illustre 
de leur nation inondait sans cesse 
les échafauds, et qui les rendait 
encore plus dangereux les uns contre 
les autres dans l'intérieur de leur 
gouvernement , que redoutables 
dans les guerres qu'ils entrepre- 
naient , sans aucunes raisons légi- 
times , contre leurs voisins. 

Un grand nombre de chevaliers 
obtinrent d'aller réprimer leur 
orgueil, et se rassemblèrent ^ au 
nombre de douze , dans le port 
d'Ambléteuse , d'où, sans s'infoj-- 
mer du nom de leurs adversaires , 
ils partirent avec cette confiance 
courageuse qui n'apprécie jamais 
aucun danger, pour aller toucher 



;r£HAN DE SAINTRÉ. 12$ 

lee écus de ceux qui tenaient ce pas 
d'armes. Ils eurent presque tous du 
désavantage dans les premières 
joutes , genre de combat où la no- 
blesse bretonne s'exerçait sans cesse 
dans les plaines de Cramalot, en 
mémoire d'Artus et des chevaliers 
de la Table-Ronde. On sut bientôt 
cette humiliante nouvelle à Paris., 
Le roi Jean jeta les yeux sur Saintré , 
et l'honneur de la nation lui parut 
déjà vengé. Saintré , enflammé par 
le regard de son maître , se tourne 
sans affectation vers son auguste 
amante : un coup-d'œil l'anime en- 
core ; il embrasse les genoux du 
monarque , et vole à la gloire. Aux 
motifs qui devaient l'entraîner , se 
joignait le penchant que sa modes^, 



• • • 



126 LE PETIT 

tie naturelle lui donnait de punir 
Porgueil effréné d'une nation impé- 
rieuse, jalouse de la sienne. Ce sen- 
timent né dans son cœur , s'était 
augmenté sans cesse en voyant les 
moyens injustes dont elle se servait 
pour réussir dans ses desseins. 

Il partit , accompagné de che- 
valiers dont il connaissait l'attache- 
ment et la bravoure. A peine parut-il 
près du perron , que , touchant les 
écus , les Bretons sortirent de leurs 
tentes tout armés ; et , croyant 
marcher contre de faibles ennemis, 
ils ne craignirent point de leur mon- 
trer les boucliers français renversés 

9 

et traînés dans la poussière; (audace 
accompagnée de propos insuif ans.) 
Saisis d'une juste indignation , Sain-» 



JEHAN DE SAINTRÉ. 127 

tréetses compagnons chargèrent les 
Bretons avec fureur. Ceux-ci pliè- 
rent bientôt. Les lances , la hache et 
Pépée leur furent également fu- 
nestes. Saîntré en renversa cinq sous 
la pesanteur de ses coups. Ils furent 
enfin obligés de demander merci. 
Saintré s'étant emparé de leurS 
boucliers et de leurs bannières , fit 
relever ceux des Français , et les 
plaça sur le perron avec honneur. 
Il dédaigna de s'emparer des che- 
vaux ; et, renvoyant les Bretons à 
Calais, il leur dit qu'il garderait le 
tnême perron pendant trois jours , 
prêt à le défendre contre ceux qui 
sortiraient de Calaispour l'attaquer. 
Mais les trois jours s'étant écoulés 
tans qu'il vît paraître aucun che- 



laS LE PETIT 

valier Breton , il fit renverser le 
perron ; et revenant à grandes jour- 
nées , il rentra dans Paris aux accla- 
mations d'un peuple nombreux. Les 
boucliers furent déposés aux pieds 
du roi. Le monarque ne rêva pas 
long-temps pour trouver une ré- 
compense digne du vainqueur : dès 
le lendemain , il fit convoquer une 
assemblée brillante , et Saintré fut 
reçu chevalier. 

Il n'était pas d'usage que la reine 
chaussât de sa main les éperons y 
même aux premiers princes du 
sang 5 mais quand elle voulait ho- 
norer cette cérémonie , elle la fai- 
sait accomplir en sa présence parla 
princesse qu^elle aimait le mieux, 
La dame des belles-Cousines fut 



JEHAN DE SAINTRÉ. 129 

l'objet de son choix. Celle-ci remplit 
d*un air noble et plein de grâces une 
charge si chère à son cœur ; elle atta» 
cha l'éperon , et saisit ce moment 
pour faire le signal , que Saintré 
avait toujours l'air de recevoir 
comme il l'avait reçu quinze ans au- 
paravant pour la première fois. 

Le roi Jean déclara le même jour, 
qu'ayant été invité à se joindre aux 
autres princes Chrétiens qui for- 
maient alors une espèce de croisade 
pour aller au secours de la Prusse , 
de la Hongrie et de la Bohême, 
désolées par des armées Sarrasines 
sorties des bords du Tanaïs, il avait 
pris la résolution d'accorder un puis- 
sant secours aux chevaliers Teuto- 
niques ; que la bannière royale sor- 



l3o LE PETIT 

tirait, et qu'elle seraît confiëe à 
Saîntré, qui marcherait à l'ayant- 
garde àla tête de cinq cents hommes 
d'élite. 

La résolution et le choix du roî 
furent également approuvés. Le 
cœur de Saintré tressaillit de joie en 
entendant parler son maître ; mais 
une tristesse , un sentiment , un 
trouble douloureux saisit celui de 
la dame des belles-Cousines; et ce 
ne fut que lentement , et les yeux 
obscurcis par les larmes , qu'elle 
porta , d'une main mal assurée , la 
petite épingle sur ses belles dents. 
Peu de momens après , ce même 
pressentiment troubla le brave 
Saintré ; il voulut le combattre , il 
n'y put réussir ; et le soir, la conver* 
sation s'en ressentit. 



JEHAK DE SAINTRÉ. l3l 

On croira sans peine que la mo- 
destie du jeune et généreux Saintré 
souffrit beaucoup , lorsqu'arrivant 
à la tête des cinq cents lances, il se 
vit entouré par tous les seigneurs et 
commandans,qui lui dirent qu'ilsle 
reconnaissaient tous pour leur chef. 
« Messeigneurs , répondit noble- 
« ment Saintré , bien me souviens 
«c que naguères, n'étant encore que 
*< jeune page du roi , je suivis mon 
« maitre dans une riche abbaye, où 
«nous fûmes bien festoyés. Moa 
«« maître , dont vous connaissez la 
u bonté , se promenant sur le préau 
«( de l'abbaye , vit une troupe de 
«I jolis enfansqui jouaient à différens 
u jeux , et que le respect éloignait 
«« alors de sa présence. Il les rappel* 



l32 LE PETIT 

« d'un air riant autour de lui ; et ^ 
« s'adressant à ceux qui lui parurent 
« les plus éveillés : Mes enfans, leur 
« dit-il, lequel de vous est-il le plus 
« sage? Les enfans sourirent; et le 
n plus hardi de tous s'étant avancé, 
« Sire , lui dit-il , c'est celui que 
« veut damp abbé. Le roi s'étant 
« fait répéter cette réponse par plu- 
«« sieurs autres , rêva quelque temps 
« au sens qu'elle renfermait ; il la 
« trouva juste à la fîn , comprenant 
« que la volonté du maître étant 
«» décidée par la connaissance qu'il 
« a de ceux qui lui obéissent , elle 
« lui fait juger tour-à-tour les su- 
«« jets plus ou moins sages. Il en est 
« ainsi de moi, messeigneurs,lors- 
« que le roi me choisit pour porter 

« la 



JEHAN DE SAINTRÉ. l33 

» la bannière royale , et semble , 
«« pour ce moment , me nommer le 
« plus sage. Je dois donc l'être assez 
« pour reconnaître toute la défé- 
«rence que je vous dois , et ne rien 
«« entreprendre sans être guidé par 
« vos sages conseils. Telles gens que 
«« vous êtes n'en peuvent donner qui 
" ne mènent à servir notre sainte re- 
» ligion dans cette guerre , et à sou- 
«» tenir l'antique honneur de la che- 
«« Valérie française. » 

La petite histoire, les sentiraens 
et la modestie de Saintré furent 
généralement . applaudis. II leur 
parut , au conseil de guerre qui 
s'assembla , être leur ami plus que 
leur commandant. Ils obéirent li- 
brement et de cœur à ses ordres ; et 

12 



l34 tE PETIT 

dès le lendemain , l'arnoiée prit le 
chenoiin de l'Allemagne , et s'avança 
vers les rives du Mein. 

Saintré ne démentit point l'opi-^ 
nlon de sagesse et de valeur qu'on 
avait du principal chef de l'armée. 
Sa modestie , sa déférence , ses soins 
attentifs pour les princes et les an- 
ciens seigneurs qu'il commandait, 
lui donnèrent un empire particulier. 
Jamais général d'armée ne fut plus 
aimé et mieux obéi. 

L'armée française s'étant jointe à 
celles que tous les princes chrétiens 
avaient envoyées à cette guerre sa- 
crée , Saintré jouit du bonheur de 
revoir plusieurs de ses anciens amis 
dans l'armée du roi d'Aragon , et de 
retrouver dans celui qui la comman- 



;rEHAN DE SAINTRÉ. l35 

dait,le seigneur Enguerand avec 
lequel il s'était uni par une si noble 
et si tendre amitié, et îpar la frater- 
nité d'armes qu'ils s'étaient jurée. 

Agissant toujours de concert, 
campés à côté l'un, de l'autre, se 
prêtant sans cesse des secours mu- 
tuels , les fiers et braves Aragon aïs 
ne firent plus qu'un même corps 
avec les Français. Le même esprit 
de zèle et d'honneur animant ces 
deux estimables nations , ce furent 
elles qui portèrent les premiers 
coups à l'armée innombrable des 
infidèles , et qui ranimèrent le cou- 
rage et l'espérance des chevaliers 
Teutoniques. 

Pendant que Saintré coupait des 
têtes et cueillait des lauriers , il se 



• • 



l36 L E P E T I T 

passait un événement bien étrange , 
bien inconcevable , dans cette cour 
de France où tout retentissait de sa 
gloire et de ses vertus. 

Hélas ! comment pourrons-nous 
raconter , sans frémir mille fois , la 
trahison cruelle qui allait percer le 
cœur le plus loyal et le plus fidèle? 
La plume tombe presque de nos 
mains ; et nous ne doutons pas que 
le sentiment douloureux qui nous 
aflPecte , ne passe bientôt dans l'ame. 
drnos lecteurs. 

La dame des belles-Cousines , 
cette charmante veuve , cette 
amante si. tendre, et jusqu'alors 
si constante pour ce jeune héros 
qu'elle avait formé , qu'elle s'était 
si vivement attaché , pour ce Sain- 



JEHAN DE SAINTE É. iSy 

tré charmant , à qui elle devait le 
bonheur inestimable d'aimer et 
d'être adorée , cette dame des belles- 
Cousines allait lui faire la plus lâ- 
che , la plus atroce des infidélitésv 
Cette veuve , trop sensible , s'é- 
tait fait une si douce habitude des 
plaisirs que l'absence lui enlevait , 
qu'en croyant ne regretter qu'un 
amant, elle éprouvait d'autres re- 
grets moins nobles et plus impérieux 
peut-être. Inquiète , agitée, ne goû- 
tant plus les douceurs du sommeil , 
elle se rappelait tristement un bon- 
heur qui n'était plus. Une langueur 
mortelle fut la suite de l'insomnie ; 
les roses de son teint furent bientôt 
effacées par une pâleur ePrayante* 
Combien de fois , plongée dans une 



• • • 



l38 Lï PETIT 

rêverie profonde , et se livrant à ces 
distractions que donnent également 
et les regrets et les désirs , ne tirait- 
elle pas machinalement cette épin- 
gle qui l'avait si bien servie? Son 
amant n'en recevait plus l'heureux 
signal : àpeine la pouvait-elle porter 
à sa belle bouche; un poids énorme 
lui paraissait appesantir son bras : 
bientôt , froi de et presque inanimée j 
elle se laissait retomber languissam- 
ment sur son lit. 

Cet état cruel influa bientôt sur 
sa santé. La reine , à qui cette prin- 
cesse était chère , s'en aperçut ; 
et , ne la voyant point paraître à sa 
toilette , un jour de fête , elle envoya 
promptement auprès d'elle le doc- 
teur Hue y son premier médecin. 



JEHAN DE SAINTRÉ. 189 

Ce docteur Hue n'était point 
semblable aux médecins de son 
temps , qui , presque tous , aflPec- 
taient un maintien grave et un air 
sentencieux. Loin de porter des 
lunettes sur le nez, pour paraître 
avoir affaibli ses yeux par l'étude , 
les siens étaient rians , spirituels 
et quelquefois lorgneurs. Quoique 
véritablement profond dans son 
art, messire Hué n'affectait point 
un triste savoir avec ses malades : il 
était plus occupé de leur plaire , que 
de leur en imposer. Connaissant 
toutes les petites tracasseries de la 
cour, il les en amusait : plus mysté- 
rieux que secret , c'était en ayant 
l'air de faire une confidence , qu'il 
embellissait l'histoire du jour : cou- 



140 LE PETIT 

rant sans cesse après l'épigramine y 
il eût été mécontent de lui-même , 
s'il n'eût pas mêlé quelques bons 
mots dans ses consultations , et s'il 
eût écrit une ordonnance pour une 
jolie femme, sans lui tenir quel- 
ques propos galans. On croira sans 
peine que toutes celles de la cour 
en étaient folles ; plusieurs même le 
consultaient sans besoin. La robe de 
velours et le beau rabat de point de 
Venise étaient quelquefois froissés 
au sortir d'une de ces visites. La 
seule dame des belles-Cousines , 
dont le maintien et l'air étaient 
assez sévères en public , et dont la 
santé avait toujours paru si brillante 
avant l'absence de Saintré, n'avait 
jamais eu besoin de ses secours y et 



;rEHAN DE SAINTRÉ. 141 

ne l'avait jamais mis à portée d'em- 
ployer ni le savoir ni l'art de plaire. 
Messire Hue obéit aux ordres de 
la reine ; il alla voir la dame des 
belles-Cousines, et, du ton le plus 
respectueux , lui fit les questions 
ordinaires. Des réponses vagues ne 
lui apprirent rien de particulier 
sur l'état de sa santé. Il s'aperçut 
seulement , quoique la chambre fût 
obscure , que ses yeux paraissaient 
rougis par des larmes ; et quelques 
soupirs étouflFés , une voix entre- 
coupée, lui firent juger facilement 
que son ame était occupée d'un 
sentiment profond et douloureux. 
Soit curiosité , soit intérêt , messire 
Hue , oubliant un moment qu'il 
était aimable , se servit des connais- 



14s LE PETIT 

tances qu*il avait en effet , pour dé- 
couvrir les vraies causes du mal 
dont elle souffrait. 11 s'empara d'un 
des beaux bras de la princesse; et, 
mettant toute sonattention à étudier 
son pouls , il fut surpris de son inter- 
mittence : le jeu inégal et précipité 
des tendons lui prouva combien ses 
nerfs étaient agités. 

Un habile médecin a bien des 
privilèges. Messire Huë , craignant 
ou feignant de craindre que l'alté- 
ration des nerfs ne vînt d'un com- , 
mencement d'obstruction , obtint 
de la belle veuve le moyen de s'ins- 
truire mieux ou de sç rassurer. La 
main de messire Huë parcourut, 
pressa modestement une partie de 
ses charmes. Deux fois il fut surpria 



JEHAN DE SAINTRÉ. I43 

de la sentir tressaillir vivement. Ce 
signe , joint à quelques autres , lui 
fit juger à quel point le cœur de la 
malade était prompt à s'enflammer. 
Cette découverte fait naître de 
simples préjugés chez les autres 
hommes y et donne des notions 
sures aux médecins. Messire Hue 
avait trop d'e;9prit pour oser essayer 
d'abuser de celle qu'il venait d'ac- 
quérir. Il connaissait l'humeur al- 
tière de la dame des belles-Cou- 
sines ; et sagement il prit le parti 
de se borner à gagner sa confiance. 
— Ah! Madame, lui dit41, que je 
vous plains ! vos maux me sont 
connus y et il n'est point dans mon 
art de les pouvoir guérir j ce n'est 
que dans votre courage , ce n'est 



144 ^^ PETIT 

qu'en vous-même 'que vous pouvez 
trouver des ressources pour les sur- 
monter. Je respecte trop le secret 
de votre ame pour porter plus loin 
mes questions, mes réflexions et 

mon examen — A ces mots ^ 

prononcés d'une voix douce et per- 
suasive , la belle veuve ne put re- 
tenir ses larmes ; ces larmes furent 
même suivies de quelques sanglots 
qui l'empêchèrent de s*exprimer. 
— Ah ! messire Hue , s'écria-t-clle 
enfin , je vois que rien ne peut rester 
inconnu pour vous. Oui , vous voyez 
en moi la plus malheureuse de toutes 
les femmes : je ne peux m'expliquer 
plus clairement 5 mais apprenez du 
moins que dans ce moment le sé- 
jour de la cour est insupportable 

pour 



JEHAN DE SAINTRÉ. I^ 

pour moi. Je vous ouvre njon cœur 
avec confiance ^ j'ai besoin de la 
solitude , et d'y chercher un calme 
qui me fuit sans cesse ici. Aidez- 
moi , de grâce , à obtenir de la reine 
que j'aille respirer l'air pur de la 
campagne , et passer le printemps 

dans mon château de ( i ). 

Messire Hue reçut avec autant 
d'attendrissement que de respect 
cette confidence. 11 jura sur le 
champ à la belle veuve qu'il par- 
lerait dès le même Jour à la reine , 
de façon à déterminer sa majesté à 
presser elle-même le voyage désiré ; 
il l'assura même que dès ce moment 
elle pouvait en ordonner les pré- 

(i) L*auteur, par discrédoa» ne nomme 
pas la province. 

i3 



146 lE PETIT 

parât if S. La princesse, calmée par 
cette espérance , tira de son doigt 
un riche diamant , qu'elle présenta 
d'un air plein de grâces à messire 
Hue. Recevez-le , dit-elle , comme 
le gage de l'estime et de la recon- 
naissance. 

« 

Messire Hue courut avec empres- 
sement rendre compte à la reine de 
Fétai dans lequel il avait trouvé la 
dame des belles-Cousines ; et cher- 
chant à définir par une seule expres- 
sion la complication des maux dont 
elle était affectée , il inventa le mot 
de vapeurs, qui d'abord ne fut en- 
tendu ni par la reine , ni par ses 
dames, mais que l'instant d'après 
elles crurent toutes entendre , et 
dont, au bout de deux jours, plu- 



JEHAN DE SAINTRÉ. I47 

sieurs d'entre elles se plaignirent 
languissamment de ressentir les 
effets. Jamais expression ne devint 
plus promptement à la mode, et 
n'eut une plus longue durée. C'est 
à messire Hue que nous devons ce 
mot , qui , parvenu jusqu'à nous , 
explique d'une façon si touchante 
les sentimens et les peines secrettes 
que nos dames ont à cacher. 

La reine , d'après le rapport de 
messire Hue , passa chez la dame 
des belles- Cousines au sortir de la 
messe ; et , touchée de la voir pâle 
et défaite , elle l'embrassa tendre- 
ment, et s'attendrit sur ses maux. 
Mais la dame des belles-Cousines fut 
un peu interdite , lorsque la reine 
et ses dames la plaignirent sur-tout 



148 LE PETIT 

d'éprouver d'aussi cruelles vapeurs. 
N'étant point prévenue, elle crai- 
gnit d'abord que cette expression ne 
renfermât l'explication d'un état 
dont elle ne voulait pas être soup- 
çonnée ; mais , rassurée bientôt par 
la prudence connue de messireHuë, 
elle convint de ses vapeurs , et que 
ces vapeurs ne pouvaient se dissiper 
que par le changement d'air , le sé- 
jour de la campagne et beaucoup 
d'exercice. La reine le pensant 
comme elle , d'après l'avis du mé- 
decin, la pressa de hâter son départ j 
et, peu de jours après , la dame des 
belles-Cousines , suivie des fidelles 
dames Catherine, Jehan ne et Ysa- 
belle , partit pour se rendre dans son 
magnifique château situé dans la 



7EHAK DE SAINTRÉ. 149 

province la plus fertile, sur lesbords 
d'un beau fleuve , entouré à demi 
d'une belle et vaste forêt , et distant 
d'environ soixante lieues de la ca- 
pitale ; ce qui nous fait présumer que 
ce château , que l'auteur s'est si bien 
gardé de nommer, pouvait être situé 
dans les plaines riantes et fertiles 
qui bordent la Loire dans la Tou- 
raine. Un préjugé plus fort nous 
porte encore à le croire ; c'est qu'il 
était bien naturel que la dame des 
belles- Cousines, si tendrement oc- 
cupée de son amant , choisît entre 
tousses châteaux celui delà province 
où cet amant avait reçu le jour. Nous 
allons voir en effet que Saintré , par 
la mort de son père , se trouva sei- 
gneur d'une petite ville distante 



• • • 



l5o LE PETIT 

seulement de deux lieues du châ- 
teau de la dame des belles-Cousines. 
La princesse arrivée dans ce châ- 
teau, s'occupa les premiers jours à 
le parcourir, et à donner ses ordres 
pour l'embelliaisement des jardins. 
Accoutumée au 1 uxe et aux commo- 
dités que la famille , plus que ga- 
lante , de Philippe-le-Bel avait 
introduites déjà dans la cour de 
France, elle eut d'abord un peu 
de peine à se faire aux galeries , à 
l'épaisseur des murs et aux vastes 
appartemens voûtés , perdus de vue 
depuis plusieurs années ; son pre- 
mier soin fut de se ménager un 
appartement commode , et sur-tout 
un petit oratoire bien solitaire y 
qu'elle fit meubler et qu'elle ar* 



JEHAN DE SAINTRÉ. l5l 

rangeacottime celui dont le souvenir 
lui était si cher. 

Agitée par la route et par les soins 
qu'elle s'était donnés , elle avait 
d'abord paru jouir d'une santé beau- 
coup meilleure ; mais les mêmes 
regrets , les mêmes inquiétudes 
secrètes commençaient à la faire 

9 

retomber dans son premier état, 
lorsqu'un incident , qui paraissait 
ne devoir point avoir de suite, vint 
la distraire de ces sombres rêve- 
ries , où sans cesse elle aimait à se 
replonger. 

Un matin, ses dames s'étant ras- 
semblées de bonne heure dans sa 
chambre pour y déjeûner avec elle , 
elles entendirent une belle et forte 
sonnerie qui paraissait sortir de la 



tSl LE PETIT 

forêt. La belle veuve ayant fait ap- 
peler le gouverneur du château, 
pour l'interroger sur le lieu d'où ces 
sons partent : «• Quoi ! dit-il étonné , 
« Madame ignore-t-elle que la riche 
« et belle abbaye de * * * , dont ses 
« augustes ancêtres sont fondateurs, 
«« est située à moins d'une lieue d'ici? 
«« C'est sans doute pour annoncer la 
» fête des pardons, qui se célèbre 
« tous les ans dans ce temps-ci , que 
« les religieux font sonner toutes 
« leurs cloches. » 

On a vu dans le commencement 
de cette histoire, que la belle veuve 
était très-instruite, très-pieuse , et 
que son ame sensible se fût peut- 
être tournée à la dévotion , si le 
jeune Saintré n'y avait empreint son 



;rEHAN DE SAINTRÉ. l53 

image; car les âmes sensibles, et 
celles des femmes sur-tout , veulent 
toujours s'occuper d'un sentiment 
qui puisse le plus facilement les 
remplir et les dominer. Le désir de 
gagner les pardons , la détermina à 
faire venir promptement ses voitures 
pour se rendre à l'abbaye , où sa 
qualité de fondatrice lui donnait 
droit d'entrer. 

Nous croyons devoir suppléer un 
peu à la négligence de l'auteur , qui 
ne donne pas une idée suffisante de 
la beauté, de la richesse de cette 
abbaye de Bernardins , et de l'heu- 
reux abbé crosse, mitre , qui depuis 
un an avait été élu , tout d'une voix , 
par une nombreuse communauté , 
qu'il rendait heureuse. 



1S4 LE PETIT 

Cette maison était vaste. L'exté- 
rieur en était surchargé d'ornemens 
gothiques , l'intérieur préparé pour 
toutes les commodités de la vie. La 
nombreuse bibliothèque était pou- 
dreuse , mal rangée ; mais on ad- 
mirait l'ordre qui régnait dans les 
celliers, la propreté du réfectoire, 
et les belles voûtes de l'immense 
cuisine. 

L'abbé qui régnait dans cette 
maison ( car tout riche abbé régu- 
lier exerce à peu près un despo- 
tisme oriental ) , cet abbé n'avait 
tout au plus que vingt-six ans. Fils 
d'un riche laboureur propriétaire 
des environs, son père, qui jouissait 
de la plus grande considération , 
avait mérité deux fois des récom- 



JEHAN DE SAINTRjg. l55 

penses des Missi Dominici (i) , en se 
mettant à la iète des communes 
pour repousser des compagnies d'a- 
venturiers (a) , qui pendant la paix 
avaient pénétré , la flamme et le 
fer à la main , dans cette riche pro- 
vince. Il avait gagné dix procès 
contre les curés envahisseurs du 
pays dont il avait défendu les ha- 
bitans , qu'il aidait et nourrissait 

(i) Les Missi Dominici étaient des coiu- 
xnissaircs que le roi envoyait dans les pro- 
vinces pour y entrelenir le bon ordre et 
Tabondance, et défendre le faible contre 
les attaques du fort. 

(a) Les compagnies d'aventuriers , connus 
aussi sous le nom de Rihauds , étaient des 
brigands de toutes les nations, qui se ras- 
semblaient en corps , et cboisissuient un chef; 
vendaient leurs services aux' souverains en 



l56 LE PETIT 

en des temps de disette. Ce galant 
homme ne savait ni lire , ni écrire ; 
mais , n'imaginant pas qu'un peu 
d'instruction pût nuire jusqu'à un 
certain point à ses enfans , il avait 
permis à son curé , qui se piquait 
de littérature, de les instruire à sa 
manière , tandis ^qu'il s'occupait 
fortement à leur former des mœurs 
honnêtes , et à les endurcir à tous les 
travaux de la campagne. L'aîné de 

temps de guerre , cl pillaient souvent leur 
royaume en temps de paix. Des gens de 
haute naissance ne dédaignèrent pas quelque- 
fois de les commander. Ces compagnies furent 
d'abord utiles au sage Charles V; mais deve- 
nues très-nuisibles par It- urs brigandages , le 
connétable du Guesclin en purgea la France , 
en les emmenant à sa suite en Espagne dons 
la guerre contre Pierre-le-Cruel. 

ses 



JEHAN DE SAINTRÉ. iSj 

ses fils ne promettait que d'être 
un Jour le meilleur laboureur et le 
plus excellent père de famille des 
environs ; mais le second était un 
vrai prodige. Dès l'âge de seize ans 
il savait lire et chanter au lutrin 
d'une voix mâle , qui couvrait celles 
du vicaire , du maître d'école , et 
faisait mugir la voûte de l'église : 
portant légèrement la grande croix 
d'une main à la procession , il en- 
censait à six pieds de hauteur de 
l'autre ; il sonnait deux cloches 
à la fois , mangeait la moitié d'un 
pain béni , buvait le vin des bu- 
rettes ; et le curé ne cessait de dire 
à son père, que s'il voulait mettre 
son fils en religion ( l'usage de ce 
temps étant que la plupart de» 



l53 LE PETIT 

cadetB te fissent moines ) ce fils de:- 
TÉendraît une des lumières de l'é- 
glise. Ce curé même , qui ¥oyait 
tout en beau dans son disciple 
favori , l'ayant vu rosser souvent 
les compagnons de son âge , assu- 
rait qu'il était né pour commander 
aux hommes, et qu'il parviendrait 
aux grandes dignités de son ordre. 
Le bon père de famille ne put se 
refuser à ces pronostics brillans } 
et s'apercevant que les jeunes filles 
du village commençaient à jouer 
avec son fils les Jours de i'Ole , qu'un 
léger duvet colorait déjà ses joues 
vermeilles, et qu'il avait conduit 
quelques-unes de ces jeunes fille* 
dans les balliers du bois les plus 
fertiles en belles noisettes , il ne 



JEHAN DE SAINTRÉ. iSg 

différa plus à suivre les conseils de 
son curé , et alla le présenter à 
l'abbaye de**% où il fut reçu à 
bras ouverts. 

Le jeune novice s'y forma sans 
peine. Jamais on n'avait apporté 
dans son état de plus heureuses et 
plus brillantes dispositions. Il de- 
vint le héros du chœur , de la cui- 
sine et du cellier 5 levant un muid 
d'une main , pour le ranger sur les 
tréteaux , composant les meilleurs 
salmis , chantant les leçons à ténè- 
bres et les hymnes d'une voix écla- 
tante. Ses talens, sa figure char- 
mante , sa force , sa taille de cinq 
pieds huit pouces , se perfection- 
nèrent de jour en jour. Le célèbre 
Hou don l'eût rhoisi pour modèle , 



V 



'^, 



i6o Iepetit 

s'il eût voulu faire naîtï^ Hercule 
sous son ciseau dans le plus in- 
croyable de ses travaux. Rubens 
eût regretté de ne pouvoir assez 
bien rendre le coloris brillant de 
son teint ; on croit même que c'est 
d'après l'un de ses portraits que 
frère Jean des Entomures avait mis 
à la place d'honneur dans un sallon 
de sou abbaye de Thélèrae , que 
Despréaux reçut l'idée de ce vers 
heureux , et qui peint si bien : 

L'autre broie , en riant , le vermillon des moines. 

On croira sans peine qu'avec des 
qualités aussi supérieures, l'ame et 
le caractère le plus franc , l'humeur 
la plus riante, le goût le plus dé- 
cidé pour la bonne chère , le bon 
vin , et tous les travaux utiles à la 



:rEHAN DE SAINTRÉ. lél 

communauté, il se fit adorer de 
l'abbé , de ses confrères , et que , 
reçu profès , il passa rapidement par 
toutes les charges de l'abbaye , qu'il 
remplit toutes avec honneur jusqu'à 
ce qu'il fût fixé dans celles de dé- 
pensier et de cellerier, dont l'exer- 
cice acheva de le couvrir de gloire. 
Cinq ou six ans après , l'abbé , mou- 
rant d'une indigestion , le montrait 
au doigt , de sa main tremblante , 
aux moines assemblés autour de lui ; 
et tous applaudissaient , en secret , 
au mot de successeur que ses lèvres 
mourantes balbutiaient. L'abbé 
venait à peine d'être déposé dans 
la tombe, que le chapitre s'assem- 
bla. Le fils du digne laboureur , élu 
tout d'une voix, fut béni par sou 



l6a LE PETIT 

évéque , porta la crosse de la meil-^ 
leure grâce ; la mitre brillante 
couvrit son blanc et large front ; sa 
longue robe , d'une serge fine et 
blanche comme la neige , formait 
des plis agréables sur les beaux 
contours de sa taille forte , mais élé* 
gante j ses yeux perçans et pleins 
de feu auraient pu faire soupçonner 
que cette longue robe cachait des 
pieds de chèvre , s'il ne s'était fait 
une habitude de la lever , et de 
laisser voir un bas blanc bien tiré, 
et les deux jambes les mieux faite» 
et les plus nerveuses. 

On nous reprochera peut-être 
d'avoir été beaucoup trop long 
dans les détails de l'éducation , et 
dans la peinture des mœurs et d^ 



JEHAN DE SAINTRÊ. l63 

la figure de damp abbé ; mais , il 
faut l'avouer , nous ne pouvons nous 
empêcher d'aimer cette charmante 
dame des belles-Cousined , si géné- 
reuse, si tendre, si sensible : ne 
devons-nous pas d'ailleurs multi- 
plier les excuses pour une grande 
princesse ? Hélas ! nous frémissons 
de l'idée que lâen d'honnêtes lec- 
teurs vont preadre d'elle. Jamais 
ce sexe charmant , honnête et si 
fidèle , qui fait les charmes et l'hon- 
neur de la société, n'excusera dans 
la dame des belles-Cousines , ce 
qu'il pardonne à peine à ce vaurien 
de Galaor ; mais du moins il nous 
saura gré de notre bonne intention , 
et de notre zèle à l'excuser même 
çuand il devient infidèle. 



164 I-E PETIT 

La dame des belles-Cousines 
arriva donc dans cette abbaye , le 
cœur occupé par les regrets et par 
l'idée toujours présente de son 
amant. Elle venait chercher aux 
pieds des autels quelques consola- 
tions , et y porter ce qui restait de 
son ame. Son arrivée ayant été an- 
noncée par ses écuyers , quatre 
beaux pères , portant un dais , l'at- 
tendaient à la porte de l'église : un 
riche carreau était préparé pour 
elle ; et darap abbé , couvert de sa 
mitre brillante, paré d'une large 
croix d'or , d'une riche étole brodée , 
tenait sa crosse d'argent d'une main, 
et de l'autre le goupillon pour lui 
présenter l'eau bénite. La princesse 
fut frappée de la modestie et dç 



JEHAN DE.SAINTRÉ. l65 

l'air de dignité de cette première 
réception. La figure majestueuse 
alors de damp abbé , lui rappela 
celle des grands-prêtres de Juda. 
S'étant mise à genoux^ elle reçut 
l'eau bénite de sa main ; et damp 
abbé , n'osant encore fixer ses re- 
gards sur les yeux toucbans dé la 
princesse , ce fut à d'autres charmes , 
que les siens, bientôt devenus étin- 
celans , rendirent leur premier hom- 
mage. 

Ayant conduit la princesse sur 
ixn riche prie-Dieu près de l'autel , 
sa voix sonore et brillante fit re- 
tentir l'église lorsqu'il entonna le 
Te Deum^ dont il répétait les 
versets alternativement avec le 
chœur. Cette yoix agréable , quoi- 



l66 LE PETIT 

que éclatante , faisant déjà quelque 
Impression sur elle , sut la distraire 
de se» premières médîtalioDS. Elle 
leva se» beaux yeux sur ceux de 
damp abbé, qui ne pouvait s'em- 
pêcher d'observer ses moindres 
mouvemens. Leurs regards se ren- 
contrirent ; l'attention de damp 
abbé devint plus forte ; la distrac- 
tion de la belle veuve augmenta- 
La messe étant célébrée, la dame 
des belles-Cousines se préparait à 
partir, lorsque l'abbé,' suivi des 
principaux de la maison , l'ayant 
conduite à )a porte de l'église, lui 
dit respectueusement qu'il était 
bien tard pour retourner dîner à 
son cbâteau ; et la supplia , comme 
fondatrice de l'abbaye , de venir 



JEHAN DE SAINTRÉ. 167 

s'y reposer , et prendre un repas fru- 
gal dans un monastère aimé de ses 
augustes aïeux , qu'elle honorerait 
par sa présence. Elle ne trouva au- 
cune bonne raison pour se refuser 
à cette invitation respectueuse. 
Hélas ! le sort la destinait à n'en 
trouver jamais de meilleures pour 
s'opposer à tous les mauvais tours 
qu'un méchant enfant lui préparait. 
Quelle fut la surprise de la dame 
des belles-Cousines en entrant dans 
unsallon agréable , placé entre deux 
jardins , oîi déjà l'on dressait une 
table couverte du plus beau linge , 
et qui bientôt fut jonchée de fleurs ! 
Un festin superbe fut promptement 
servi ; et damp abbé , un peu plus 
rassuré , parut encore plus aimable 



l68 LE PETIT 

aux dames Jehanne , Ysabelle et 
Catherine, à cette table qui pa- 
raissait son véritable élément , qu'il 
ne leur avait paru majestueux à 
l'église y faisant les honneurs da 
festin avec grâce , servant la prin- 
cesse d'un air respectueux , et les 
dames d'un air libre et galant. Ces 
trois dames se parlaient sans cesse 
à l'oreille ; et celle qui était placée 
plus près de la princesse , paraissant 
plus occupée de ce qu'elles se di- 
saient , la dame des belles-Cousines 
ne put s'empêcher de lui faire une 
question dont elle devinait déjà la 
réponse. Cette réponse fut bien 
avantageuse à damp abbé. La be^le 
veuve ne répondit rien ; mais , le 
regardant du coin de l'œil, elle 

suivait 



JEHAN DE SAINTRÉ. 169 

suivait sans cesse , et peut-être 
même sans s'en douter , tous ses 
mouvemens , tous ses soins em- 
pressés ; et n'en trouvait aucun qui 
ne fût animé par une grâce natu- 
relle , et par le désir de plaire. 

Les excellens vins de toute es- 
pèce, et sur-tout celui sur lequel 
saint Bernard répandit sa bénédic*- 
tion dans le treizième siècle , en fa- 
veur du don que les habitans de 
Voujeaux avaient fait du terrain qui 
le produit à l'abbaye de Cîteaux , 
pour obtenir de riches communes 
dans Téternelle patrie des élus, les 
vins des Pyrénées et de la Grèce 
même , que damp abbé faisait venir 
à grands frais, et qui brillaient sur 
la table dans des bocaux de cristal , 

i5 



lyO ' I.Ï PETIT 

au milieu des plus beaux fruits de la 
saison , établirent au dessert cette 
gaieté , cette doilce liberté qui 
bannit une ennuyeuse contrainte. 
Madame Catherine , que quelques 
années de plus rendaient plus har- 
die que ses compagnes , aimait 
beaucoup à parler ; et , trouvant 
damp abbé très-aimable , elle se plut 
à l'attaquer et à l'agacer par quel- 
ques plaisanteries. L'abbé qui cher- 
chait à briller , y répondit d'un ton 
très-gaillard , et avec la gaieté d'un 
moine bien gâté par ses succès avec 
de petites femmes des bourgs voi- 
sins , qui ne connaissaient rien 
d'aussi grand que monseigneur 
l'abbé. Ses réponses eussent pu 
paraître indécentes k ces dames 



:r£HAN DE SAINTRÉ. 171 

dans le» châteaux de Loches ou de 
Leplessis-les-Tours ; mais dans un 
monastère , et sorties de la bouche 
riante et vermeille de damp abbé , 
elles ne paraissaient déjà que plai- 
santes à la dame des belles-Cou-> 
sines. Bientôt ménae elle se joignit 
à madame Catherine ; et l'abbé , 
perdant presque la tête , que le vin , 
l'amour et les désirs commençaient 
à bien échauffer , déploya toute la 
galanterie monastique, compara la 
fondatrice de son abbaye aux plus 
aimables saintes du paradis , à 
Vénus même, dont il avait appris 
un peu l'histoire sur une ancienne 
tapisserie , et fit deux ou trois fois 
rougir la dame des belles-Cousines: 
mais il ne déplut pas. « Parbleu, 



• • 



17* LE PETIT 

« Madame , j'espère bien , dit-il ,♦ 
«• que notre auguste fondatrice ne 
«voudra pas attaquer les statuts 
« de notre ordre , dont ses généreux 
« pères l'ont laissée la protectrice. 
« L'un des plus sacrés que notre bon 
« et saint père Bernard nous ait 
«< laissé, c'est celui d'exercer l'hos- 
« pitalité. Quiconque, dit-il , entrera 
« dans les monastères de mon ordre, 
« doit y être reçu et traité , pendant 
«« trois jours , comme le serait un des 
« enfans de l'abbaye. Les religieux 
M même sont en droit d'exiger qu'il y 
» reste au moins un jour franc , pour 
«« qu'il assiste à leurs prières , à leurs 
" repas , et qu'il puisse s'associer ai*x 
«« mérites attachés à l'ordre. Songez, 
" Madame , que vous êtes venue 



JEHAN" DE SAINTRÉ. 17^ 

«' dans cette.maison pour gagner les 
« pardons ; et que vous ne pouvez 
«< les obtenir qu'en observant nos 
«» statuts , et qu'en nous accordant 
« au moins toute la journée. Nous 
" avons des chambres commodes ; 
« demain votre altesse royale pourra 
«aisément assister à notre office, 
" gagner les pardons , prendre un 
« dîner pareil à celui-ci , et retour- 
« ner.le soir à son château. » 

Hélas ! la belle veuve ne put en- 
core trouver de bonnes raisons pour 
se refuser à cette prière , qu'accom- 
pagnait l'air le plus vif , le plus 
rempli de candeur, le plus expressif 
et le plus embarrassant pour celle 
qui aurait craint d'y trouver plus 
que de la politesse. Elle fut quel- 



« • « 



<74 ^^ PETIT 

ques momens sans répondre. Les' 
dames lui rendirent le service de 
la presser ; et comme elle ne pou- 
vait rien faire sans y mettre de la 
grâce , elle promit de ne partir que ' 
le lendemain avec tant de bonté , 
et dans ce moment ses beaux yeux 
devinrent si doux et si rians , que 
damp abbé ne put s'empêcher de se 
précipiter à ses genoux , de saisir 
le bajs de sa robe , et de la baiser 
avec une ardeur que la vue de deux 
)olis pieds augmenta bientôt encore. 
Rien n'échappait aux yeux de la 
belle veuve. Ce premier mouvement 
ne put lui déplaire ; elle lui trouva 
même encore plus de grâce , étant 
en désordre à ses genoux , qu'il 
n'en avait , paré de tous les orne- 
mens abl>atiaux. 



JEHAN DE SAINT RÉ. lyS' 

De petite» coupes de cristal de 
roche, présentées pleines de la li- 
queur précieuse de la Dalmatie , 
étaient déjà vidées , lorsque l'abbé 
les conduisit dans un vert et beau 
préau , où des sièges commodes 
étaient préparés à l'abri du soleil , 
dont les platanes et les sycomore» 
touffus voilaient en entier les rayons. 
Darap abbé, voulant procurer quel- 
que amusement à la dame des bel- 
les-Cousines , lui dit d'un air riant : 
« Madame , vous devez être lasse 
«« de ces joutes et de ces tournois 
ti présentés si souvent dans les gran- 
" des cours. Permettez-moi de vous 
M faire voir les jeux que les enfans 
«de saint Bernard se permettent 
•« pour s'entretenir dans une sou^ 



176 LE PETIT 

« plesse de nerfs et dans un exercice 
« utile à la santé. »• A ces mots , don- 
nant l'exemple aux jeunes moines 
de son couvent , il fut le premier à 
secouer son long scapulaire et son 
chaperon ; et retroussant sa robe 
dans sa ceinture , et laissant voir 
des bras blancs et nerveux décou- 
verts jusqu'au dessus du coude, il 
provoqua les religieux à la course , 
au saut , et même à la lutte. 

Quelques-uns parurent des ému- 
les dignes de lui dans les deux pre- 
mieux jeux ; mais , quoique presque 
tous fussent grands et bien faits, 
aucun n'approchait de cette taille 
, élégante et nerveuse qui semblait, 
par la correspondance de tous les 
muscles , être toujours dans l'atti- 



Jehan de saintré. 177 

tude la moins gênée et la plus fa- 
vorable. Aucun des Jeunes moines 
n'eût osé se présenter pour la lutte , 
connaissant de longue main l'a- 
dresse et la force prodigieuse de 
damp abbé , si celui-ci , en provo- 
quant les deux plus forts , ne les eût 
piqués d'honneur pour essayer de 
l'ébranler. Damp abbé leur laissa , 
pendant quelque temps , faire des 
efforts inutiles ; et voulant enfin ter- 
miner ces jeux qui duraient depuis 
une heure , il déploya tout-à-coup 
ses forces , enleva tout à la fois ses 
deux adversaires à deux pieds de 
hauteur , et alla les porter entre 
ses bras aux pieds de la dame des 
belles-Cousines. 

Pendant ces jeux , la princesse 



178 LE PETIT 

ae rappela plus d'une fois le temps 
où , se plaisant à voir les exercices 
de la jeune noblesse de la cour , 
elle allait souvent sur ce balcon 
d'où ses regards s'attachaient avec 
tant de plaisir sur le jeune Saintré. 
Mais enfin ( nous sommes forcés de 
le dire ) déjà l'image de l'aimable 
Saintré ne se peignait plus si char- 
mante à son souvenir ; la compa- 
raison qu'elle faisait de sa taille 
fine et légère avec celle de damp 
abbé , dont , en ce moment , elle 
était vivement frappée , ne lui rap- 
pelait qu'un jeune page , peut-être 
même un joli polisson. Absorbée 
dans une nouvelle rêverie , elle ne 
sentait de cette complication d'ac- 
cidens divers que messire Hue avait 



JEHAN DE SAINTRÉ. lyo 

définie si habilement par le mot 
vapeurs, qu'une vive émotion qui 
semblait se répandre dans toutes 
ses veines , et qui lui paraissait trop 
agréable pour en craindre la durée. 
Cette émotion redoubla lorsque 
Tabbé , fier de son triomphe , porta 
ses deux compagnons à ses pieds y 
en lui disant : — Madame , c'est à 
vous de nommer le vainqueur ; et 
c'est de votre belle main qu'il doit 
recevoir le prix de sa victoire. 
— Elle rougit , et l'auteur laisse de- 
viner si c'est de plaisir ou de pudeur. 
Elle se remit de ce premier trouble ; 
et tirant de son doigt'une grosse et 
brillante émeraude , entourée de 
diamans jaunes : «« Damp abbé, lui 
« dit-elle , qui pourrait ici vous rien 



l8o LE PETIT 

disputer ? Recevez donc de ma 
main ce léger prix de votre vic- 
toire dans ces jeux plus agréables 
pour moi que les combats souvent 
ensanglantés de nos tournois. »» 
L'abbé , se jetant une seconde fois 
à ses genoux , présenta sa main pour 
recevoir la bague ; la princesse , 
voulant la placer elle-même , serra 
nécessairement le doigt : ce doigt 
répondit si brusquement à toute 
l'existence de l'abbé , qu'il ne put 
empêcher ses lèvres brûlantes de 
porter un baiser sur la main qui le 
pressait ; et ce baiser répondit si 
brusquement au cœur de la malade 
de messire Hue , qu'elle ne put en 
être offensée. 
L'un et l'autre se levèrent enfin. 

L'abbé 



JEHAN DE SAINTRÉ. l8l 

L'abbé lui donnant la main , la con- 
duisit à une calèche simple, mais 
commode , qu'il avait fait préparer 
pour lui donner le plaisir de la 
chasse , et lui faire parcourir les 
beJles routes de la forêt. Bientôt 
des fauconniers, bien montés, en- 
tourèrent la calèche ; et peu de 
momens après , damp abbé , vêtu 
d'un habit de campagne , qui dé- 
couvrait toutes les perfections de sa 
taille , parut sur un beau coursier , 
le front couvert d'une espèce de 
chaperon étroit , qui se relevait par 
les bords avec grâce , et ne tenait 
en rien du vaste et traînant chape- 
ron des enfans de S. Bernard. 

Damp abbé guidant la calèche 
dans la plaine, et les chiens faisant 

i6 



iSa LE PETIT 

lever le gibier de toutes parts , 
bientôt des alouettes furent enle- 
vées par les émérillons \ des perdrix 
furent portées à terre par le coup de 
talon des tiercelets ; et un kéron 
s'étant élevé d'une touffe de ro- 
seaux 9 trois faucons qui furent l'ins- 
tant d'après déchaperonnés , s'agi- 
tant sur le poing des fauconniers , 
s'élevèrent en tournant pour suivre 
le héron qui déjà se dérobait aux 
yeux j et paraissait avoir percé la 
nue : quelques momens après on le 
vit précipité par les coups redou- 
blés des faucons , qui l'ayant à la 
fin surmonté dans son vol , le frap- 
paient tour-à-tour de leurs talons ; 
et descendirent avec assez de rapi- 
dité , pour le lier dans leurs serres 



1 
I 

I 
n 



JEHAN DE SAINTRÉ. l83 

au moment qu'il allait toucher la 
terre. L'abbé s'avançant prompte- 
ment , reçut de ses fauconniers la 
patte et les belles plumes de l'ai- 
grette du héron , et vint les offrir 
d'un air galant à la princesse. 

Cette chasse étant finie, la calè- 
che prit la route de la forêt. Bientôt 
une collation , des glaces , des sur- 
prises de tout genre , manifestèrent 
la galanterie de l'abbé. Les dames 
exprimèrent leur étonnement : la 
princesse , par un effet mieux senti, 
ne dit rien ; se laissant aller douce- 
ment aux nouveaux mouvemens de 
son ame , et n'ayant déjà plus de re- 
mords , elle commença à jouir sans 
trouble de tout ce qite damp abbé 
faisait pour lui plaire. Cette colla- 



• • 



Io4 LE PETIT 

tion augmenta la liberté qui com- 
mençait à s'établir entre eux : et 
le soleil étant prêt à disparaître y 
elle vit finir sans peine un jour 
agréablement rempli , en pensant 
que la soirée qu'elle allait passer 
dans l'abbaye pourrait être toute 
aussi riante pour elle. 

En arrivant ^ les premières om- 
bres delà nuit, augmentées par un 
léger orage, lui firent voir la façade 
de l'abbaye illuminée; etcefutàla 
clarté de vingt flambeaux de poing , 
que l'abbé la conduisit dans le ri- 
cbe appartement qu'il lui avait 
fait préparer. Un concert cham- 
pêtre s'y fit bientôt entendre ; mais 
la princesse , agitée , presque op- 
pressée par toutes ses nouvelles 



7EHAN DE SAINTRÉ. i85 

idées , par tous ces spectacles qui 
s'étaient succédés si rapidement , 
ne put prêter une longue attention 
à cette nouvelle fêle ; et bientôt 
une douce rêverie et quelques mo- 
mens de repos lui paraissant pré- 
férables , elle passa dans l'intérieur 
de son appartement avec ses dames , 
et damp abbé qu'elle eût trouvé 
bien impoli de bannir alors d'auprès 
d'elle. 

Le prudent et modeste auteur 
ne s'étend point sur les détails de 
cette soirée , qui fut même assez 
long-temps prolongée après le sou- 
per et le départ des dames. Il passe 
rapidement au réveil de la prin- 
cesse , dont les yeux ne furent ja- 
mais si brillans. Il laisse entrevoir 



l86 LE ^ETI T 

seulement que la dame des belles- 
Cousines , entraînée par ce charme 
et ce pouvoir irrésistible que mes- 
sire Hue avait si bien reconnu ^ ren- 
fermait déjà dans son cœur de nou- 
veaux secrets , auxquels Saintré 
n'avait plus de part : il peint même 
l'abbé paraissant le lendemain à la 
toilette delà princesse avec un air 
moins empressé , mais plus respec- 
tueux. Enfin il fait penser que tous 
deux pouvaient avoir besoin des 
pardons que les cloches de l'abbaye 
annonçaient qu'il était temps d'al- 
ler mériter. 

L'abbé fit les honneurs avec la 
même grâce que la veille ; le jour 
entier fut marqué par des soins nou- 
veaux , et le soir il reconduisit la 



JEHAN DE SAINTRÉ. 187 

princesse à son châfeau. Comme il 
restait encore cinq; jours de prières 
pour gagner pleinement les indul- 
gences, ils se quittèrent avec moins 
de regret, dans la certitude de se 
revoir dès le lendemain matin. 

Ces cinq jours de pardons, furent 
cinq jours de fêtes plus variées et 
plus ingénieuses. Semblable au 
jeune et rustique Cimon qui fut 
dans un instant poli par Pamour , 
Fabbé avait promptement reçu les 
mêmes leçons de ce maître enchan- 
teur qui nous fait si facilement 
changer de maintien et de langage. 
Ces cinq jours furent suivis d'un 
grand nombre de pareils. Un temps 
si doux s'écoula rapidement ^ mais 
trois mois d'absence de la belle- 



l88 LE PETIT 

Cousine avaient paru assez longs 
à la reine pour lui envoyer un 
gentilhomme , avec une lettre de 
sa main pour la presser de revenir 
auprès d'elle. 

L'adroite et belle-Cousine , pré- 
venue de l'arrivée de ce gentil- 
homme , eut soin de le recevoir 
dans son lit , et de faire assez in- 
tercepter le jour , pour qu'il ne 
s'aperçût pas que les roses du plaisir 
et de la santé rendaient son teint 
plus frais et plus brillant qu'il ne 
l'avait été depuis long-temps : elle 
affecta plus que jamais la langueur ^ 
et dans l'audience qu'elle lui donna 
ainsi que dans la réponse qu'elle 
lui fit remettre le soir , elle s'ex - 
cusa sur sa mauvaise santé de re- 



JEHAN DE SAINTRÉ. 189^ 

tourner à la cour , et sur la néces- 
sité de continuer les remèdes favo- 
rables qu*elle avait commencés. 

Tandis que le perfide amour se 
jouait aussi cruellement de la sé- 
curité du brave et fidèle Saintré , 
ce jeune héros venait de se couvrir 
d'une gloire immortelle. Son bras 
vainqueur avait fait tomber sous 
ses coups les deux soudans qui com- 
naandaient les infidèles ; il leur avait 
arraché de sa main l'étendard du 
croissant ; et les Turcs , épouvantés 
à l'aspect de la bannière triom- 
phante de la croix , fuyaient de 
toutes parts , abandonnaient la 
Prusse , la Silésie , et cherchaient à 
se réfugier dans les marais du Pont- 
Euxin, 



190 I-E PETIT 

La trop cligne petite-nièce de» 
belles-filles de Philippe -le -Bel 
menait impunément la même vie 
avec damp abbé , qu'elles avaient 
menée avec les malheureux Lanoy , 
lorsque Saintré couvert de lauriers, 
et brûlant d'apporter aux pieds de 
la dame des belles-Cousines les 
trophées de sa victoire , arriva à 
la cour de France , après s'être sé- 
paré de son frère d'armes monsei- 
gneur Enguerand , qui retournait 
couvert de la même gloire à la cour 
d'Aragon. 

Déjà Saintré avait baisé les 
mains de son auguste maître , et lui 
avait rendu compte modestement 
de la plus glorieuse campagne ; 
déjà il était chez la reine , dans l'es- 



JEHAN DE SAINTRé. I91 

pérance d'y voir la dame des belles- 
Cousines , de recevoir le signal de 
la petite épingle , et de se retrouver 
le soir à ses genoux. Quelles furent 
sa surprise et sa douleur , en ap- 
prenant de la bouche de la reine 
même , que depuis près de cinq 
mois la belle-Cousine s'était retirée 
dans l'un de ses châteaux, donnait 
rarement de ses nouvelles , et se 
servait même de nouveaux pré- 
textes pour*prolonger son absence ! 
La douleur et les inquiétudes de 
l'ame loyale de Saintré ne por- 
tèrent que sur la langueur et la 
maladie qui retenaient depuis si 
long-temps celle qu'il adorait : il 
prit le prétexte de la mort de son 
père , et de la nécessité d'aller se 



192 I-E PETIT 

faire reconnaître par les vassaux de 
sabaronnie ; et dès le surlendemain, 
suivi d'un seul écuyer , il partit , et 
vola vers ce château qui renfermait 
celle qui lui faisait aimer la vie. 

Arrivé dans le parc , il apprit par 
un ancien domestique de la prin- 
cesse , que sa maîtresse jouissait de 
la santé la plus parfaite, et qu'elle 
venait déjà de traverser le parc , 
montée sur sa haquenée , suivie de 
ses trois dames, pour aller chasser 
dans la forêt. Saintré n'hésita pas 
à voler sur ses traces ; et , dirigé 
par le bruit des cors et la voix, des 
chiens , il aperçut bientôt la dame 
des belles-Cousines , arrêtée dans 
une étoile de la forêt. Voler près 
d'elle, se jeter à bas de son cheval , 

embrasser 



JEHAÎÎT DE SAINTRÉ. 198 

tîmbrasser les genoux de sa dame y 
fut l'ouvrage d'un moment. La 
dame qui ne l'attendait pas, qui ne 
pensait plus à lui , que sa présence 
accusait, fit un cri de surprise , le 
reconnaissant à peine : — Ah ! c'est 
vous 5 monseigneur de SaintréPlui 
dit-elle d'un ton assez froid (ce titre 
lui était dû depuis qu'il était che- 
valier ) ; vraiment je ne vous atten- 
dais pas sitôt. Pourquoi , ajouta- 
t-elle d'un ton plus froid , avez- 
vous quitté le roi votre bon maître ? 
pourquoi êtes-vous venu me cher- 
jcher ici ? 

Saintré glacé , surpris , confondu , 
lève les yeux au ciel , les porte sur 
ceux de sa dame , dont il peut à 
•peine surprendre un regard , et lui 

^7 



194 ^^ PETIT 

dit : — Juste ciel ! Madame , est-ce 
bien vous qui tenez ce langage , et 
qui recevez avec une si cruelle froi- 
deur le fidèle et malheureux Sain- 
tré ? — Si je ne me trompe , répon- 
dit-elle d'un air sec et hautain , vos 
propos renferment un reproche : de 
quel droit venez-vous troubler mes 
amusemens ? 

Saintré pensa expirer d'étonne- 
ment et de douleur. Il n'avait pas 
la force de se relever; il avait aban* 
donné ces genoux qu'il avait d'abord 
serrés si tendrement ; et la dame des 
belles-Cousines était déjà prête k 
s'éloigner et à le laisser dans cet 
état , lorsque damp abbé arrive à 
toutes jambes , un cor passé sur son 
cou et dans son bras gauche , et , 



JEHAN DE SAINTRÉ. 195 

sans prendre garde à Saintré , dit à 
la dame des belles-Cousines : — Ne 
perdez pas u^i moment, Madame, 
sî vous voulez voir le cerf encore 
vivant. — La princesse frappe sa 
haquenée , s'éloigne brusquement 
avec damp abbé sans daigner re- 
garder Saîntré, qui demeure im- 
mobile , cherche à deviner quel est 
cet homme qui vient d'entraîner la 
princesse , et fixe ses yeux tristes 
sur madame Catherine qu'il voit 
lever au ciel les siens pleins de lar- 
mes , s'écrîant : «» Ah ! brave et mal- 
« heureux Saintré , que les temps 
« sont changés ! » 

Ce peu de mots porta la lumière 
et le désespoir dans l'ame sensible 
de Saintré : mais cherchant à con- 



196 LE PET IT 

£rmer ou à détruire les cruels soup- 
çons , qui , malgré lui ,1e pénétraient 
déjà j et remontant à cheval , il 
suivit tristement les trois dames , 
qui paraissaient partager sa dou- 
leur 9 et ne rejoignirent qu'au pas 
de leur palefroi la dame des belles- 
Cousines , attentive alors à voir 
damp abbé qui levait le pied du 
cerf pour le lui présenter. L'infi- 
délie veuve avait eu le temps d'a- 
vertir son nouvel amant que le 
chevalier qu'il venait de voir était 
le célèbre Jehan de Saintré , l'élève 
du roi y et qui possédait un château 
près de son abbaye. 

Saintré salua profondément et 
d'un air sérieux la dame des belles- 
Cousines en l'abordant : — Sans 



JEHAN DE SAINTRÉ. I97 

doute, sire, lui dit-elle, vous êtes 
venu de votre château pour voir 
un moment la chasse ? — Non , 
Madame , lui répondit-il ; arrivé 
depuis très-peu de jours de l'armée 
de Prusse , je n'ai paru qu'un mo- 
ment à la cour. L'inquiétude que me 
donnait la maladie d'une grande 
princesse qui m'a toujours pro- 
tégé, ne m'a pas permis de différer 
un moment de venir moi - même 
m'informer de son état. — Vrai- 
ment , répondit - elle j vous aviez 
grand tort de vous en inquiéter : 
vous pouvez voir qu'il n'a jamais été 
meilleur qu'aujourd'hui j et même, 
ajouta-t-elle en regardant l'abbé 
qui souriait , jamais mon ame ne 
fut plus tranquille que depuis que je 



Î98 LE PET IT 

goûte îci des plaisirs qui mVtaîent 
inconnus. — Damp abbé empêcha 
Saintré de répondre , en s*appro- 
chant de lui d'un air assez familier. 
« Monseigneur de Saintré , lui dit-il^ 
« j'apprends que nous sommes voi- 
«« sins ; il ne tiendra pas à moi que 
« nous ne vivions dans la meilleure 
«intelligence. »» A ces mots , sans 
même écouter la réponse de Sain- 
tré , il s'approcha d'un air plus fa- 
milier de la belle veuve : « Madame , 
« lui dit-il assez haut pour que Sain- 
«« tré pût l'entendre , ne me conseil- 
«« lez-vous pas de prier le seigneur 
«t de Saintré de venir souper ce soir 
«* à l'abbaye ? — Eh mais , dit-elle 
« assez embarrassée , comme vou« 
•i-YOudrez ; • • • cependant • . . neàé^ 



JEHAN DE SAINTRE. 19^ 
^chirez "pas sa robe pour V arrêter, 
« s'il se refuse à votre invitation. » 
Saintré , qui se proposait inté- 
rieurement d'achever de dévelop- 
per un mystère qui s'éclaircissait 
^e plus en plus à ses yeux , ne 
balança pas à se rendre à la légère 
invitation de l'abbé ; et tous en- 
semble ayant pris le chemin de 
Pabbaye , Saintré ne s'occupa que 
de madame Catherine pendant la 
route ; et se contenta d'observer 
finement le maintien de la prin- 
cesse , tandis que le présomptueux 
abbé l'entretenait d'un air libre , 
lui parlait souvent à l'oreille , et 
semblait plaisanter avec elle de l'air 
sérieux et contraint avec lequel 
Saintré les suivait , éloigné d'eux 
de quelques pas. 



200 LE PETIT 

La joie , la magnificence qui 
brillèrent dans l'abbaye à leur arri- 
vée, surprirent Saintré. Il crut en- 
trer dans un château préparé pour 
les noces du seigneur du lieu , plutôt 
que dans le modeste séjour d'un 
disciple du sévère S. Bernard. 

Le souper fut très - bon , et de- 
vint même assez gai 3 Saintré ne 
cherchant déjà plus à pénétrer les 
sentimens de la dame des belles- 
Cousines , et damp abbé se livrant 
à la joie bruyante d'un riche moine 
qui se sent le plus fort , et que l'ha- 
bitude du bonheur rend avanta- 
geux : bientôt même , excité par les 
regards et les applaudissemens de 
la dame , qui déjà ne se contrai- 
gnait plus , ii essaya de faire quel- 



JEHAN DE SAINTRÉ. 201 

ques plaisanteries sur la chevalerie , 
et sur ceux qui tiraient leur hon- 
neur et leur renommée de cet état. 
Le vin , la bonne chère , les lorgne- 
ries de la dame l'emportant encore 
plus loin , il osa lui presser les ge- 
noux. Saintré vit le mouvement ; et , 
quoiqu'il eût pris le parti de n'avoir 
plus qu'un froid mépris pour cette 
ingrate , il ne put s'empêcher de rou- 
gir pour elle. Le moine animé plus 
que jamais, et voyant l'air sérieux 
et embarrassé de Saintré , se crut 
en droit de le plaisanter , et même 
de le braver. « Qu'est-ce donc ^ 
« monseigneur de Saintré, lui dit-il, 
« vous avez l'air de vous ennuyer 
« avec nous ? Le vin ne vous paraît- 
« il pas bon , ou la pitance d'un 



202 LE PETIT 

•«simple religieux n'est -elle pas 
« cligne d'un chevalier souvent ad- 
«« mis à la table des plus grands sou- 
« verains ? »» Saintré l'assura fort 
qu'on ne pouvait rien ajouter à l'ex- 
cellence du vin et à la bonne chère ; 
et que d'ailleurs , la présence d'une 
aussi grande dame honorerait la 
plus vile chaumière. Le moine, 
piqué de ce que Saintré semblait, 
J)ar ce propos , dégrader un peu son 
abbaye et sa table, répondit brus- 
quement : Tous ces chevaliers et 
ces écuyers , qui vont si souvent 
Courir le monde, seraient bien heu- 
reux de trouver quelquefois de pa- 
reilles chaumières en leur chemin. 
— La damé sourit de la réponse 
de l'abbé, et , le pressant du genou 



JEHAN DE SAINTRÉ. 2o3 

à son tour , semblait ranimer à 
poursuivre la plaisanterie. — Con- 
venez , seigneur de Saintré , lui 
dit-il , que de tous ces férailleurs 
il en est bien peu qui soient conduits 
par l'amour de la gloire. Se trou- 
vant oisifs dans une cour, ils com- 
mencent par y chercher quelque 
folle ou quelque beauté niaise , fa- 
cile à séduire 5 s'ils la trouvent , iW 
la trompent; s'ils sont rebutés, ils 
gémissent , ils pleurent ; et les 
femmes, qui ne sont que trop por- 
tées à croire aux grandes passions, 
en sont souvent les dupes. Mais un 
des moyens les plus sûrs de ces 
quêteurs d'aventures , c'est de faire 
avec éclat pour elles ce qu'ils nom- 
ment des entreprises d'amour. Alors 



204 ^ ^ PETIT 

s'attachant quelque espèce d'em- 
prinse (i) sur le bras , au cou ou àla 
^ambe , ils font accroire en parti- 
culier à toutes ces pauvres dames , 
qu'ils les ont prises pour elles , et que 
c'est pour leur en apporter le prix 
qu'ils vont courir les plus grands 
hasards. Ils trouvent même un dou- 
ble avantage à cette feinte ; l'an- 
cien usage des grandes cours étant 
de favoriser de pareilles entrepri- 
ses , ils savent qu'ils recevront de 
la bonté du maître et de la famille 
royale le moyen d'aller courir le 
monde , et de se donner du bon 
temps. Successivement ils parcou- 
rent les cours de l'Europe , ne son- 

(r) Nom de la marque que portait uu che- 
valier, et dont il devait se faire déferrer. 

géant 



JEHAN DE &AINTRÉ. 2o5 

géant qu'à s'y amuser. Les salles 
de bal sont leurs lices. Lorsqu'ils 
ont bien battu le pays , ils revien- 
nent avec un valet menteur qu'ils 
habillent en héraut d'armes ; et le 
chargeant de mentir encore plus 
qu'eux , il résulte des contes les 
plus faux, la plus fausse renommée 
et le plus brillant accueil. Qu'en 
pensez-vous , Ma dame? ajouta l'im- 
pudent abbé y trouvez-vous que je 
m'écarte de la vérité? — Je pense, 
_ dit la princesse , que vous venez de 
peindre , trait pour trait , tous ces 
jeunes aventuriers. — Tous ! s'écria 
Saintré en la fixant , tous ! . . . Ah ! 
Madame , il n'est pas possible que 
vous le pensiez ; et je suis étonné 
que la protectrice-née de la noblesse 

i8 



2o6 LE PETIT 

du royaume , et qui s'est montrée 
telle jusqu'à ce jour , la laisse avilir 
en sa présence , avec autant d'au- 
dace et de fausseté. — Parbleu ! mon- 
seigneur de Saintré , reprit l'abbé en 
l'interrompant , il peut bien y avoir 
quelques exceptions 5 mais , en gé- 
néral, c'est l'histoire fidelle de tous 
ces gens qui se couvrent de fer , et 
qui souvent auraient grand'peur, 
s'ils rencontraient un véritable dan- 
ger — Damp abbé , répondit 

vivement Saintré , vous osez trop ; 
respectez un état qui vous dote , 
vous protège , et vous aide à re- 
cueillir tranquillement les richesses 
dont souvent vous abusez. Si vous 
étiez d'état à soutenir les propos 
téméraires que vous venez de hasar- 



JEHAN DE SÀINTRÉ. lOJ 

der , vous subiriez bientôt la puni • 

f 

tion qu'ils méritent. — Ma foi , mon- 
seigneur de Saintré , dit brusque- 
ment le moine , je les soutiendrais 
envers et contre tous , si ce pouvait 
êtrd avec des armes égales, et dont 
je fusse accoutumé à me servir. Il 
est vraiment bien aisé à un homme 
si enveloppé de fer, qu'on aurait 
peine à le blesser avec une aiguille , 
de braver un pauvre diable de moine 
qui n'a quç son froc et son scapu- 
laire : mais si , pour soutenir vous- 
-même ce que vous m'avez dit, vous 
me présentiez un champion qui ac- 
ceptât de lutter avec moi. Madame 
connaîtrait bientôt qui de nous deux 
a raison. 

La dame des belles-Cousines se 



2o8 LE PETIT 

pâmait de rire de cette dispute : 
ses yeux , ses pieds , ses mains en- 
courageaient l'abbé , et paraissaient 
lui applaudir. Bientôt , perdant 
toute retenue , et ne cherchant plus 
qu'à braver et à mortifier Saintré^ 
connaissant les forces de l'un et de 
l'autre , et jugeant l'abbé supérieur 
par ce qu'elle avait déjà vu sur le 
préau : — Damp abbé, dit-elle avec 
un rire moqueur , savez-vous ce que 
vous risquez par un pareil défi ? et 
ne voyez-vous pas que le seigneur 
de Saintré , qui se trouve mainte- 
nant sans armes, ne doit point ba- 
lancer de l'accepter? — A la bonne 
heure, dit Pabbé : si le jeu plaît à 
monseigneur , je suis son homme. 
Non , parbleu , je ne m'en dédirai 



JEHAN DE SAINTRÉ. 209 

pas ; et je serai charmé si Madame 
veut bien être témoin de cette lutte , 
et couronner de sa main celui qui 
remportera la victoire. — Saintré 
sentit bien toute la noirceur et l'a- 
dresse de celle qu'il méprisait déjà 
dans son ame. Mais son grand cœur 
ne put souffrir d'être défié par un 
moine insolent ; il ne résista point 
à son premier mouvement , qui le 
portait à cette lutte inégale : il se 
leva de table le premier ; et regar- 
dant la dame avec fierté: — C'est 
en efiet , Madame , lui dit-il à moitié 
bas, la seule espèce de combat que 
vous méritez qu'on rende aujour- 
d'hui pour vous. 

Dès que l'abbé vit Saintré debout, 
il quitta la table en faisant un saut 



• • • 



ilO LE PETIT 

de joîe : il courat «'empaTer fami- 
lièrement de cette main charmante 
que mille tendres et respectueux 
baisers de Saintré avaient si sou- 
yent pressée , et il entraîna plutôt 
qu'il ne conduisit la dame dans le 
préau voisin. Là, dès qu'il fut ar- 
rivé , il se dépouilla promptement 
de tous ses habits monastiques. 
L.*auteur rapporte qu'il ne con- 
serva pas même le dernier vêtement 
que la décence lui prescrivait de 
garder en présence des dames. Pen- 
dant ce temps , le modeste Saintré, 
servi par l'écuyer qui le suivait , rou- 
gissait de se voir forcé à rendre les 
armes égales , et à ne conserver au- 
cune espèce d'avantage sur l'abbé. 
Mesdames Cafherine , Ysabelle et 



JSHAN DE SAINTRÉ. 211 

Jehanne baissaient les yeux , ou se 
les couvraient avec leurs chasse- 
mouches (i), tandis que Madame 
admirait damp abbé , et faisait re- 
marquer aux autres moines , tout 
fiers de la valeur de leur chef, la 
supériorité qu'il annonçait sur son 
adversaire. 

Saintré se présenta de bonne 
grâce aux bras longs et nerveux de 
Tabbé , qui pouvait en embrasser 
deux comme lui. Il se soutint deux 
ou trois tours avec assez de force: 
mais le moine , dès long - temps 
exercé dans ce genre de combat , 
lui tirant fortement un jarret avec 

le sien , les deux pieds de Saintré 

■I - ii I ■ i t 

(i) La mode des éventails n'existait pas 
encore dans ce temps grossier. 



212 LE PETIT 

parurent bientôt en l'air ; et l'In- 
solent abbé , «'écriant alors , «« Ah ! 
t* Madame , priez un peu monsei- 
« gneur de Saintré de m'épargner, •» 
l'étendit sur l'herbe , tout de son 
long. Tandis que Saintré se relevait 
assez honteux de sa chute , le moine 
était déjà aux genoux de la dame 
des belles - Cousines. — Madame , 
lui dit-il , je viens de soutenir mon 
dire ^ mais si monseigneur de Sain- 
tré veut recommencer une seconde 
lutte en l'honneur de ses amours , 
je lui ferai voir que lorsque j'ai mis 
bas mon scapulaire , je peux aussi 
bien que lui accomplir l'«isage des 
joutes , qui prescrit de rompre une 
dernière lance en l'honneur des 
dames. — Ah ! vraiment , s'écria-t- 



JEHAN DE SAINTRÉ. 2l3 

elle , je crois monseigneur de Sain- 
tré trop galant pour se refuser à 
remplir cet usage ; et s'il y man- 
quait , je le tiendrais le reste de ma 
vie pour chevalier de mince valeur, 
et lui en ferais la honte en présence 
de la reine et de mes belles-Cou- 
sines. 

Furieux de cette atrocité de 
conduite , et de ces propos d'une 
femme d'autant plus haïssable , 
qu'elle avait été plus adorée , Sain- 
tré se présenta pour la seconde fois 
à la lutte y et ne fut pas plus heu- 
reux. Le vigoureux moine, s'amu- 
sant de ses vains efforts , et conti- 
nuant à le gaber , se plut à le mettre 
hors d'haleine , et l'étendit encore 
une fois sur l'herbe. 



aj4 tE PETIT 

Cette indécente et cruelle plai- 
santerie n'ayant été déjà que trop 
prolongée , les trois dames de la 
princesse, qui aimaient aussi ten- 
drement Saintré qu'elles l'esti- 
maient , ne purent s'empêcher de 
faire entendre à leur dame , com- 
bien elles étaient scandalisées de 
voir qu'elle l'eût si long-temps souf- 
ferte ; et la princesse , rentrant un 
peu en elle - même , revint à l'ab- 
baye , se remit à table avec elles , 
et fit signe aux frères servans d'ap- 
porter les confitures et les vins de 
liqueur. 

Damp abbé s'habilla prompte- 
ment pour revenir joindre la dame 
des belles-Cousines. La joie et l'au- 
dace brillaient dans ses yeux. Son 



JEHAN DE SAINTRÉ. 2l5 
orgueil monastique était bien élevé 
de l'avantage qu'il venait de rem- 
porterj etpuisqu'il faut tout'dire , et 
tant il est vrai que les passions basses 
et honteuses avilissent le caractère , 
cette fière et haute dame des belles- 
Cousines s'applaudissait secrette- 
ment de son choix , et d'avoir vu le 
plus brave et le plus renommé des 
chevaliers Français terrassé par un 
moine qu'elle lui avait préfért*. Em- 
portée par l'ardeur du plaisir , elle 
était encore incapable de réfléchir 
et de considérer que le véritable 
amour ne règne que sur des âmes 
sensibles et honnêtes , mais qu'il 
fuit avec horreur et s'envole à l'a^- 
,pect du vice. 

Saintré, fatigué de la lutte et 



2l6 LE PETIT 

froissé de ses deux chutes , repre- 
nait lentement ses habits ; et , ca- 
chant la rage qu'il avait dans le 
cœur , il méditait sur les moyens de 
s'assurer une prompte vengeance. 
Cette lutte , le train de vie que 
l'abbé menait depuis cinq mois , 
excitaient alors un grand murmure 
parmi les anciens religieux de l'ab- 
baye. Ils se repentaient déjà d'avoir 
élu l'homme le moins propre à rem- 
plir les vrais devoirs de son état ; 
et l'ancien procureur de l'abbaye 
leur fiyant représenté que le nom et 
la personne de monseigneur de 
Saintré devaient leur être chers et 
respectables , et que ses ancêtres 
étaient comptés parmi les bienfai- 
teurs dont les fondations les avaient 

enrichis , 



JEHAN DE SAINTRÉ. 217 

enrichis , ils craignirent , avec rai- 
son , le juste ressentiment de ce 
seigneur , et députèrent sur le 
champ deux d'entre eux pour faire 
les représentations les plus fortes 
à damp abbé, et pour exiger même 
de lui qu'il se soumît à tous les 
moyens possibles de réparer en 
partie la faute qu'il venait de com- 
mettre. Les députés ayant eu le 
temps de lui parler avant que Sain- 
tré se fût remis à table , damp abbé 
convint avec eux qu'il avait poussé 
trop loin ce qu'il osait ne nommer 
qu'une plaisantaire ; et il promit 
de faire ensorte que le seigneur de 
Saintré l'excusât , et en perdît le 
souvenir. 

Saintré revint peu dé momens 

19 



2l8 LE PETIT 

après, et parut avec un maintien 
qu'il affectait de rendre ouvert et 
riant. Damp abbé se leva avec hâte , 
et le conduisit respectueusement à 
sa place. — Monseigneur , lui dit-il , 
tels sont les jeux de la campagne ; 
et vous n'avez pas moins marqué 
la bonté de votre ame en. dai- 
gnant vous y prêter , que vous avez 
prouvé son élévation , les armes à 
la main , à la tête des armées Fran- 
çaises. C'est une espèce de supplice 
que de s'entendre louer par un 
homme que l'on hait , et sur-tout 
lorsqu'il a eu quelque avantage sur 
nous. Mais Saintré sut dissimuler 
son ressentiment ; et recevant avec 
une cordialité apparente les res- 
pects de damp abbé : — En vérité, 



JEHAN DE SAi:^TRÉ. 219 

Madame, dît-il gaiement à la dame 
desbelles-Cousines , c'est bien dom- 
magequ'unhonimedesirichetaille, 
aussi bien fait et d'une force aussi 
prodigieuse , se soit consacré parmi 
les enfans xîe saint Bernard. De 
quelle utilité n'eût-il pas été pour le 
service du roi , s'il eût porté des ar- 
mes? Deux seuls chevaliers tels que 
lui , renverseraient un escadron de 
nos plus braves hommes d'armes ; et 
nous en trouverions difficilement un 
qui ait un air aussi martial , aussi 
redoutable que l'aurait été damp 
abbé, couvert d'une riche armure , 
et combattant à la télé de nos pre- 
miers rangs. — Vraiment, repondit 
la dame , toujours aveuglée sur le 
mérite de son abbé , je crois bien 



%Z0 LE PETIT 

que la plupart de ceux qu'on voit 
briller aujourd'hui dans de pareils 
postes , y seraient bien éclipsés par 
un tel gendarme. — Pour la pre- 
mière fois damp abbé ne reçut cette 
louange qu'avec une extrême mo- 
destie. — J'aurais pu valoir quelque 
chose à ce noble métier , répondit- 
il , si j'avais servi long-temps d'é- 
cuyer à ce sejgneur de Saintré, la. 
fleur de notre chevalerie. Vous de- 
vez savoir , monseigneur , conti- 
nua-t-il , tous les droits que vous 
avez dans ce monastère , dont les 
hommes , les trésors et les équi- 
pages serçnt à vos ordres , quand il 
vous plaira de vous en servir. C'est 
le moins que nous devions au petit- 
fils de nos généreux bienfaiteurs. 



JEHAK DE SAINTRÉ. >2I 

Alors Saintré tirant l'abbé à l'é- 
cart, lui dit de l'air le plus simple 
et le plus honnête : —Je suis sensi* 
ble à vos offres , et je soutiendrai 
d^^rmais, contre l'opinion la plus 
générale , qu'il est possible de trou* 
yer quelquefois de kt reconnais- 
sance dans les monastères. Voua 
autres Bernardins , vous êtes te- 
nus ^pjus que la plupart des autres 
ordres , à pratiquer cette noble 
vertu. Votre saint instituteur na- 
quit hpmvfïe de haut parage , et 
tenait à la maison royale par le 
9^ng* Ses enfisins doivent conserver 
quelque chose des sentimens d'un 
noble cœur ; et le froc , l'esprit du 
cloître , ne doivent pas entièrement 
les détruire. Mais , damp abbé ^ 



• • • 



222 LE PETIT 

comblé des bienfaits de mon au- 
guste et bon maître , je n'ai besoin 
que de les mériter par ma conduite , 
et de travailler à los et honneur ac- 
quérir. Je vous dirai cependant 
avec ingénuité , qu'arrivé depuis 
peu dans une dépendance de ma ba- 
ronnie, il me serait bien honorable 
parmi mes égaux , que son altesse 
royale se trouvant dans ces can- 
tons , elle me donnât une marque de 
distinction précieuse , qui serait de 
venir dans mon château , et de dai- 
gner y dîner demain avec vous et 
les dames de sa suite. Je n'ose l'en 
supplier 5 mais le seul et le premier 
don que je vous requière, c'est que 
vous tâchiez de m'obtenir l'hon- 
neur de sa présence. — Je vous le 



JEHAN DE SAINTRÉ. 223 

promets , répond damp abbé sans 
hésiter 5 et , se sentant fort de tout 
le pouvoir qu'il avait sur elle : Vous 
pouvez , mopseigneur , le lui pro- 
poser dès ce moment en ma pré- 
sence. 

Quoique Saintré sentît intérieure- 
ment toute l'humiliation de ne de- 
voir qu'à la protection d'un moine 
heureux une faveur qu'autrefois la 
dame lui eût offerte d'elle-«méme , 
il feignit de la reconnaissance pour 
l'abbé ; et retournant vers la dame 
des belles-Cousines , il la pria , de 
l'air le plus respectueux , de lui faire 
l'honneur de venir dîner le lende- 
main dans son château , qu'elle ne 
connaissait point encore , et où elle 
pourrait varier ses amusemens. La 



224 ÎLE PETIT 

jame reçut la prière de Saiptré avee 
la plus graade hauteur : — Appre- 
nez , seigneur de Saintré , que le« 
belles-Cowsipes de la reiije, jouis- 
sant des honneurs du banquet royal ^ 
ne peuvent accorder des telles der» 
mandes qu'aux princes de leur li- 
gnage. Quand la dévotion m'ap- 
pelle dans cette abbaye, je puis s^ns 
conséquence y prendre tous les ra- 
fr^îchissemens qui me conviennent ^ 
et nul , tel qu'il soij , ne peut s*au^ 
toriser de cette démarche de misi 
part , pour me demander la même 
grâce. Non , n.on, seigneur de Sain-* 
tré , je ne peux me compromettre 
par unie faveur qui serait désap- 
prouvée par toutes celles de mon 
tapg. 



7EHAN DE SAINTRÉ. 225 

S*il y eût eu dans le cœur de 
Saint ré quelque reste de ses anciens 
sentimens, cette nouvelle marque 
de mépris et d'aversion de sa per- 
sonne eut bien achevé de le détruire. 
Il n'était plus maître de son dépit , 
lorsqu'il aperçut Pabbé qui , pre- 
nant la dame des belles-^Cousines à 
part , lui parlait d'un air d'autorité , 
et semblait exiger d'elle qu'elle tînt 
la parole qu'il venait de donner lui- 
même. L'instant d'après, Saintré 
ne put douter de ce qui s'était dit. 
La dame le rappela avec des yeux 
un peu rouges, et l'air de dépit sur 
le front. — Seigneur de Saintré, 
dit-elle, damp^abbé vient de me 
représenter que, dans la haute fa- 
veur où vous êtes en ce moment 



220 LE PETIT 

auprès du roi mon redouté seigneur 
et mon cousin , il me saurait peut- 
être mauvais gré de vous refuser 
une grâce qu'il accorderait lui- 
même à celui qui vient de faire 
triompher sa bannière. Je consens 
donc à dîner demain chez vous ; 
mais ne mettez nul apparat à ce 
dîner j je ne prétends pas que ma 
visite ait Pair d'être annoncée ni 
marquée par une fête : c'est bien 
assez pour un simple baron tel que 
vous , qu'on n'y voie que l'effet du 
hasard et de la proximité de nos 
châteaux. 

Saintré reçut avec l'air de la re- 
connaissance une grâce , qu'en toute 
autre occasion son grand cœur eût 
peut-être rejetée. Le repas s'acheva, 



JEHAN DE SAINTRÉ. 227 

sans que rien de ce qui s'était passé 
dans la journée fût rappelé. La 
dame des belles-Cousines eut une 
contenance embarrassée , les dames 
de sa suite celle de l'incertitude. 
L'abbé reprit bientôt l'air d'un 
amant heureux qui sort de table , 
pour passer le soir avec celle qu'il 
aime ; et Saintré, toujours modeste 
et respectueux , prit congé de la 
princesse , en l'assurant qu'il se con- 
formerait à ses ordres. Nous ne ren- 
drons point compte à nos lecteurs 
de tous les préparatifs auxquels il 
employa ses écuyers de confiance 
pendant une partie de la nuit ; nous 
diiX)ns seulement que, dans l'inté- 
rieur de son château , tout fut dis- 
posé pour un festin somptueux j et 



228 LE PETIT 

nul de ses vassaux n'étant averti de 
Fhonneur que la princesse devait 
lui faire , ses avant -cours , et la 
cour même du château, parurent 
désertes lorsque la princesse arriva 
vers le midi , montée sur sa haque- 
née et l'émérillon sur le poing. Ses 
dames la suivaient dans le même 
équipage ; et danvp abbé , en habit 
de campagne , faisait de temps en 
temps cabrer le gros roussin qu'il 
montait , et croyait lui faire lever 
des courbettes. 

Les gentilshommes et les pages 
de Saintré s'étaient rangés en haie 
dans la première salle. Lorsque la 
princesse entra, elle affecta de dire 
qu'ayant été entraînée par le vol de 
les oiseaux, et se trouvant à l'heure 

du 



JEHAN DE SAINTRÉ. 229 

du dîner si près du château du sei- 
gneur Saintré , elle avait espéré 
qu'elle y serait reçue pour s'y ra- 
fraîchir pendant quelques heures. 
Saintré , pour la servir à sa guise , 
affecta d'être surpris de l'honneur 
qu'il recevait ; et selon l'usage de 
ce temps , peut - être aussi pour 
abréger une conversation embar- 
rassante , dès que le clepsidre du 
château sonna les douze heures , il 
lui présenta respectueusement sa 
main couverte d'un gant , et la con- 
duisit dans un grand sallon , où la 
table dressée achevait d'être cou- 
verte par les maîtres - d'hôtel. La 
dame s'étant placée dans un fau«* 
teuil doré préparé peur elle, damp 
abbé alla s'asseoir sans façon sur le 

20 



a3o LE PETIT 

tabouret le plus près : les dames 
prireat leurs chaises à dos ; et Sain- 
tré y une serviette sur Pépaule , se 
tint debout près du cadenas de la 
princesse pour la servir 5 il ne vou- 
lut se placer à table qu'après en 
avoir reçu Tordre le plus pressant y 
et que lorsqu'on eut posé le second 
service. Il n'avait pas négligé de 
faire mettre devant le moine plu- 
sieurs flacons de cristal , où l'en 
voyait briller le vin parfumé de 
Cahors et le vin fumeux et agréable 
de Roussillon. Il savait que le vo- 
luptueux damp abbé les aimait ; et 
que , quelque forte que fût sa tête , 
elle le serait encore moins que la 
vapeur enchanteresse de ces vins 
pleins de feu. 



JEHAK DE SAIKTRÉ. 23l 

La conversation devint en effet 
plus vive et plus gaie au second ser- 
vice : la dame parut même oublier 
qu'elle était chez Saintré 5 et le 
croyant bien matté, bien anéanti 
par sa hauteur et par les propos 
qu'elle lui tenait , elle eut bien- 
tôt l'air de ne s'occuper que de son 
amant , tandis que l'abbé prenait , 
à sa façon , le ton et les airs d'un 
petit-maître qui se trouve en partie 
de campagne avec sa maîtresse. 

On complimenta beaucoup le 
seigneur de Saintré sur la beauté 
de son château , sur la bonté de ses 
vins, l'excellence de son repas,, et 
sur-tout sur les ornemens nobles, 
simples et militaires qui paraient 
son vaste sallon. £n effet , le roi 



a32 LE PETIT 

ayant youla que Saint ré ornât le 
château de ses pères d'une partie 
des étendards et des autres tro- 
phées qu'il avait remportés sur les 
infidèles , ils étaient élevés contre 
les murs du sallon , et entre«mêlés 
de riches armures de toute gran* 
deur , lesquelles , portées sur des 
pieux façonnés avec dessin j mon- 
traient d'un seul coup d'œil le har- 
nois complet dont y en un jour de 
bataille , un chevalier devait être 
couvert. Saintré saisit adroitement 
cette occasion de faire renaître l'en" 
tretien de la veille : il fit remarquer 
à ceux qu'il avait à sa table, les 
grandes et fortes armes d'un des 
soudans qu'il avoit tué de sa main ; 
et il leur fit observer aussi qu'il y 



JEHAN DE SAINTRÉ. i33 

avait bien peu d'hommes assez ror 
bustes pour les supporter et s'en 
servir. — Ma foi , monseigneur , dit 
damp abbé , s'il ne fallait que les 
porter pendant deux heures, cou- 
rir , sauter même avec pour les ga- 
gner , vous trouveriez facilement 
tel qui souscrirait à ce marché. 
•—Peut-être bien, répondit Sain- 
tré ; je crois même que si quelqu'un 
pouvait gagner le pari , ce serait un 
homme de votre taille , et qui se- 
rait aussi robuste que vous : car le 
Soudan qui les portait était le plus 
redoutable Turc dont j'aie jamais 
éprouvé la valeur ; et je n'aurais pu 
lui donner la mort , si son haubert 
mal attaché ne m'eût offert un 
passage pour lui plonger mon épé^ 



• • • 



234 I- ï PETIT 

dans le côté. Au reste , ajouta-t-il , 
si je croyais qu'elles pussent vous 
servir , je serais charmé de vous les 
offrir , sans vous proposer de les 
gagner par une semblable épreuve. 
La dame des belles-Cousines fut 
absolument la dupe de l'air de po- 
litesse et même d'amitié que Saintré 
avait pris en parlant ; et curieuse 
devoir à quel point ces belles armes 
pouvaient relever la riche taille de 
ce damp abbé, qu'au fond de sa 
pensée elle regardait déjà comme 
UH héros, elle l'excita elle-même à 
les éprouver. — Parbleu , dit à la fin 
l'abbé, en buvant une large coupe 
pleine de vin de Roussillon , je me 
souviens d'avoir dans mon église un 
grand et vieux saint George tout 



i 



7EHAK DE SAINTRÉ. 235 

délabré , à moitié couvert d'armes 
Touillées : si monseigneur de Saintré 
veut me mettre à l'épreuve , sous la 
condition de me donner celles-ci , 
je vais essayer de les gagner pour 
remettre mon saint George en hon- 
neur. — Tout le monde applaudit à 
la proposition de Fabbé , qui se leva 
de table , et se dépouilla prompte- 
ment de ses habits ; tandis que Sain- 
tré préparant les différentes pièces 
du trophée d'armes , se disposait à 
les lui attacher lui-même. Il ne 
manqua pas de les joindre forte- 
ment par de doubles nœuds qu'il 
fit à chaque lacet ; et dès qu'il eut 
pris les mêmes précautions pour le 
casque , il profita du temps où damp 
abbé 9 se promenant d'un àircomi-» 



236' LEPETIT 

quement martial , arrêtait ses yeux 
sur ceux de la dame des belles-Cou- 
sines et des autres dames. Alors il 
se couvrit lui-même de ses armes 
ordinaires qu'un de ses écuyers 
affidés lui laça dans un instant, 
pamp abbé se panadait et s'enflait 
fies éloge$ que la faible princesse 
lui prodiguait , et se plaignait seule* 
ment de ce que le maudit casque 
^tait bien plus lourd que son cha« 
peron , lorsque tout-à-coup il vit 
paraîtra Saintré armé de toutes 
pièces y suivi d'un héraut d'armes 
et de ses livrées qui portaient deuic 
rondaches, deux épées de combat 
et deux dagues. Au même instant 
on vit les deux portes de la salle 
occupées par des hommes d'armes, 



JEHAN DE SAINTRÉ. ^^J 

gui présentaient Id pointe de leurs 
lances et de leurt épées. — Qu'est-ce 
que cela y eut dire ^ Saintré ? s'écria 
la dame des belles-Cousines , très- 
effrayée 5 que pré tendez -vous donc 
faire? — Rien que de très-juste. 
Madame. Hier monsieur l'abbé me 
provoqua chez lui à une espèce de 
combat dont il connaît depuis long- 
temps l'usage : vous eûtes l'air de 
l'approuver , et vous sûtes même 
par vos propos me forcer de* me 
rendre à son défi ; moi je provoque 
à mon tour damp abbé, à la seule 
espèce de lutte que j'aie apprise ; 
et vous êtes trop juste , Madanae , 
pour ne le pas presser aussi de ne 
me pas refuser. — Pendant ce temps 
le héraut d'armes offrait le choii: 



fW 



a38 LE, PETIT 

des haches , des épées et des dagues 
à damp abbé , qui les refusait cons- 
tamment et avec une mine très-pî- 
teuse et très-embarrassée. — Arrê- 
tez , Saîntré ! Saintré , s'écria la 
la dame des belles-Cousines en pre- 
nant le plus grand air d'autorité, 
arrêtez ! ou craignez les plus cruels 
effets de mon indignation. — Mais 
Saintré perdant enfin toute patien- 
ce , s'approcha d'elle , la prit par le 
bras, et la fit rasseoir sur son fau- 
teuil. Osez-vous bien encore , s'é- 
cria-t-il , perfide et déloyale que 
vous êtes , vous servir de votre au- 
guste rang, après vous être avilie 
par votre honteuse faiblesse pour 
un coquin de moine , à qui vous 
avez sacrifié le plus fidèle et le plus 



JEHAN DE SAINTRÉ. 289 

loyal de tous les amans ? Non , je 
ne vous reconnais plus pour la sou- 
veraine de mon ame p ni pour la 
cousine de mon roi ; non, vous n'êtes 
plus à mes yeux que la créature la 
plus coupable qui respire. Et toi y 
malheureux , ne balance plus à te 
servir de ta force et des armes à 
l'épreuve dont je t'ai couvert ; dé- 
fends ta vie contre moi , ou dans 
l'instant je te fais jeter par les fenê- 
tres de mon château , armé comme 
tu l'es 'y et tu périras aux yeux même 
de ta lâche et indigne maîtresse. 
— Le moine, qui vit alors que son 
unique ressource était de se défen- 
dre , se confia dans sa force prodi- 
gieuse, et se saisit d'une hache et 
d'autres armes que le héraut lui 



^40 I- E PETIT 

présentait. Lorsqu'il eut choisi , 
Saintré reçut les mêmes armes de 
la main du héraut ; et damp abbé y 
plus haut que son adversaire de 
toute la tête , courut de désespoir 
sur lui , espérant l'anéantir d'ua 
seul coup. Mais l'adroit et valeu- 
reux Saintré détourna ce coup du 
dos de sa hache d'armes ; et , sans 
vouloir en frapper le moine à son 
four, il lui en porta seulement la 
pointe à la visière. Il l'enferra , et 
le prenant du fort au faible , il le 
fît reculer dix pas jusques sur un 
des tréteaux de la table , sur lequel 
darap abbé tomba lourdement , fai- 
sant retentir la salle de sa chute et 
du bruit de ses armes. Il demeurait 
immobile sous la hache tranchante 

de 



/^ 



JEHAN DE SAINTRÉ. 241 

de Saintré , qui semblait se pré- 
parer à lui couper la tête , lorsque 
la dame des belles-Cousine s'écria 
douloureusement : — Arrêtez , arrê- 
tez ; hélas ! Saintré , qu'allez - vous 
faire ? Le punir à vos yeux , s'écria 
celui-ci , ô la plus déloyale de toutes 
les femmes ! mais son infâme sang 
ne sera point répandu par ma main. 
— A ces mots , il releva la visière 
de damp abbé , qui perdait la res- 
piration , et étouffait dans son cas- 
que : — • Tu seras seulement puni , 
dît- il , comme doivent l'être tous 
les blasphémateurs , des propos in- 
jurieux que ta bouche impie a vomis 
contre l'ordre sacré de la cheva- 
lerie, et contre ceux qui le compo- 
sent, — Alors il lui saisit la langue 

21 



242 LE PETIT 

qu'il tirait pour reprendre haleine, 
et se contenta de la percer légère- 
ment de sa dague. 

Saintré voyant ensuite que la 
dame des belles-Cousines était éva- 
nouie sur son fauteuil , et que ses 
dames efTrayées étaient en pleurs 
autour d'elle , sa belle ame s'émut 
encore par un mouvement de pitié. 
Il se tourna vers les trois dames , et 
levant les yeux au ciel : — Pouvais- 
je faire moins , leur cria-t-il ? Je 
pars ; ayez encore pitié d'elle, quel- 
que indigne qu'elle soit de vos soins. 
— En achevant ces mots , il remar- 
qua la ceinture bleue que portait la 
dame des belles-Cousines , et qui 
était alors l'emblème delà loyauté : 
il ne put le souffrir 5 et , dénouant 



JEHAN DE SAINTRÉ. 248 

cette ceinture , il la mit dans son 
aumônière, et s'éloigna. Tout était 
préparé pour son départ : il monta 
à cheval , et abandonna la princesse 
à ses remords , le moine à ses soins , 
son château à ses concierges. 

Peu de jours après, Saintré re- 
joignit la cour , et fit observer à 
tous ses gens le plus profond silence 
sur l'événement singulier qui ve- 
nait de se passer. Ses serviteurs , 
élevés sous l'œil d'un maître ver- 
tueux , furent fidèles au serment 
qu'il leur fit prêter ; et lui-même 
eût cru commettre un crime im- 
pardonnable , s'il eût révélé rien 
de ce qui touchait à l'honneur d'une 
dame , même de la plus coupable. 

Quinze jours après , la dame dea 



• • 



244 lE PETIT 

belles-Cousines ne pouvant plus 
prolonger une absence dont la reine 
commençait à se plaindre (car elle 
n'avait pu se refuser à quelques lé- 
gers soupçons ) , rejoignit aussi la 
cour , qui , revenue de la campagne , 
se trouvait rassemblée dans le vaste 
hôtel de Saint-Paul. Elle fut reçue 
à bras ouverts par la vertueuse 
Bonne de Luxembourg , et dut bien 
rougir en se voyant dans les bras de 
cette illustre reine , et dans ceux de 
mesdames de Berri, de Bourgogne 
et d'Anjou ses belles-Cousines. L'ar- 
rivée de la belle veuve occasionna 
des fêtes , dans lesquelles Saintré 
se trouva près d'elle aussi respec- 
tueux et avec l'air aussi attaché 
qu'il avait toujours paru l'être à son 



f 



JEHAN DE SAINTRÉ. 248 

ancienne protectrice. Ce fut , il est 
vrai , avec moins de regret qu'elle 
n'en avait peut-être alors , qu'il ne 
revit plus le signal de cette épingle , 
qui , pendant si long-temps , avait 
toujours été celui d'un téte-à-téte 
heureux, et qu'il n'avait jamais reçu 
sans que son cœur en tressaillit d'a- 
mour et de plaisir. 

Un jour , après le dîner de la reine, 
toutes les belles-Cousines et quel- 
ques seigneurs distingués , tels que 
Saintré, furent admis dans l'inté- 
rieur des appartemens , dont les 
huissiers interdisaient l'entrée au 
reste delà cour. Quoique le désœu- 
vrement et l'ennui ne puissent ja- 
mais se faire sentir dans une si noble 
et illustre société , la reine n'était 



246 LE PETIT 

pas fâchée qu'on lui contât quelque- 
fois des histoires; et comme per- 
sonne ne racontait plus agréable- 1 
ment que Saintré , ce fut lui que la 
reine choisit, ce jour-là, pour lui 
demander une anecdote qui pût 
l'intéresser. Saintré prit son parti ; 
mais ce ne fut qu'après avoir bien 
assuré qu'il ne pouvait croire que 
tous les faits fussent exactement 
vrais dans l'histoire singulière dont 
on venait, disait-il, de lui envoyer 
les détails du fond de la Hongrie. 
Ensuite il raconta , devant tout 
le monde , l'histoire fidelle de ses 
amours avec la dame des belles- 
Cousines , et ne supprima aucune 
circonstance des événemens arrivés 
dans l'abbaye, et , en dernier lieu, 
dans son château. 



JEHAN DE SAINTRé. 247 

La reine se montra très-scanda- 
lisée : elle dit que la dame lui fai- 
sait horreur, et méritait la punition 
la plus éclatante. Mesdames de 
Bourgogne, de Berri et d'Anjou, 
la comtesse de Périgord , la belle et 
vertueuse dame de Graville enché- 
rirent sur le genre de cette punition, 
et imaginèrent tout ce qu'elles cru- 
rent déplus déshonorant et de plus 
cruel. Le tour de la dame des belles- 
Cousines étant venu ,Saintré ne put 
s'empêcher de lui dire aussi : — Et 
vous , Madame , quel est votre avis ? 
La dame, trop accoutumée à braver 
les remords , n'osa pas excuser l'hé- 
roïne de l'histoire 5 mais elle blâma 
fortement la conduite du chevalier : 
elle le trouva inexcusable d'avoir 



248 JEHAN D^ SAINTRÉ. 

porté si loin la vengeance, et sur- 
tout d'avoir osé enlever la ceinture 
bleue de son ancienne dame et bien- 
faitrice. Saintré , piqué de ce qu'elle 
avait pris un ton très-haut en pro- 
nonçant ces dernières paroles , lui 
laissa entrevoir un bout de cette 
même ceinture qu'elle seule aper- 
çut ; et il la cacha presque aussitôt. 
Ce fut la fin de sa vengeance et de 
son amour. 



FIN. 



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«OV !■. 1961